Auteur de «Le don, la
dette et l’identité» (Boréal) et «L’esprit du don» (Boréal)
24 avril 2004 • Colloque sur l’héritage chrétien, présentation
L’amour du lointain
Que doit-on conserver de l’héritage chrétien du point de vue du
don? Telle est la question qui m’a été posée.
Il y a plusieurs sortes de don. Il y a le don aux proches, ceux
qu’on aime et à qui on donne, pour ainsi dire, « naturellement ».
Il y a le don étudié par les anthropologues, dans les sociétés
dites « archaïques », mais qu’on retrouve aussi dans nos sociétés
au moment des fêtes et des célébrations, comme à Noël. Ce don est
accompagné d’excès, de gaspillage. Cette tendance au gaspillage est
bien exploité par les commerçants aujourd’hui.
Ces dons se retrouvent dans toutes les sociétés.
Enfin, il y a ce don aux étrangers, symbolisé dans l’évangile par
l’épisode du Samaritain. Spontanément, il me semble que ce type de
don est celui qui est le plus valorisé et le plus identifié aux aspects
positifs de l’héritage chrétien.
Il se rapproche d’autres grandes traditions, comme la compassion
bouddhiste.
C’est aussi ce que Nietzche appelait l’amour du lointain. Mais
Nietzche méprisait la charité chrétienne, en partie avec raison,
mais aussi à tort, parce qu’il ne savait pas recevoir, peut-être.
C’est le thème que je vais aborder aujourd’hui et qui peut se résumer
ainsi :
Le modèle de pensée dominant aujourd’hui — le modèle néolibéral
— rejette aussi ce don. Je pense que c’est à tort, mais il nous force
à être vigilant, à prendre garde aux effets pervers de ce don pur,
ce don gracieux aux étrangers, et plus précisément aux effets négatifs
de ce don sur le receveur.
La révolution du receveur
Aujourd’hui le modèle de pensée dominant propose une philosophie
qui s’oppose à cet amour du lointain. Elle s’y oppose sous deux aspects.
D’abord parce que ce modèle de pensée est centré sur l’intérêt,
sur le self -interest.
La pensée néolibérale affirme que cet amour du lointain n’est pas
fiable; il fait appel à la vertu, à l’altruisme, et l’altruisme est
considéré comme une ressource rare. Il vaut mieux se fier à l’intérêt
de chacun. D’ailleurs, affirment les tenants de cette théorie, on
n’a même pas besoin de ce type de don pour assurer le bonheur collectif.
L’intérêt suffit, la main invisible du marché fait que, en recherchant
chacun notre intérêt, on atteint le bonheur de tous. La vertu est
de trop.
Les limites de cette pensée, ses effets négatifs sur les liens
sociaux, son caractère auto-destructeur (Schumpeter) de la société
et même de l’économie ont été souvent mis en évidence. Je ne vais
pas m’y attarder aujourd’hui parce que je veux insister sur un autre
aspect de cette pensée libérale, un aspect qu’on traite moins souvent.
Car cette philosophie — qu’on appelle aussi l’utilitarisme — affirme
que ce qui compte, c’est l’utilité, ce sont les résultats; ce n’est
pas l’intention. Ce n’est pas non plus le statut de celui qui offre
quelque chose. À l’origine, cette idée a été celle de la bourgeoisie,
laquelle s’opposait à l’aristocratie. Pour cette nouvelle classe
sociale les seules valeurs qui comptent sont les résultats. Les résultats
évalués par celui qui utilise le produit ou le service, pas par celui
qui l’offre. Dans ce système, le client est roi, dit-on. Le producteur
n’a pas à lui imposer sa loi ni ses produits.
À l’origine, il y a donc une révolution de l’utile, une révolution
du receveur, laquelle conduit à la démocratie et à la notion de public,
instance externe qui juge, qui évalue. Avec le modèle néo-classique
de l’économie, on en arrive à dire que personne ne peut juger les
préférences du consommateur.
Le receveur a des droits, il n’accepte pas n’importe quoi. Cette
idée est devenue un acquis dans la société. Quelque chose qui va
de soi.
Conséquences sur le don
Cette manière de penser, historiquement, constitue un changement
fondamental.
Elle affecte le don. Et elle affecte l’héritage chrétien qui considère
que Dieu nous a tout donné. En tant que receveur, on lui doit une
éternelle reconnaissance. On a une dette infinie. Il n’est pas question
de droit ici. Le receveur n’est rien, mais il est tout grâce au donneur.
Il lui doit tout. Tout ce qu’il reçoit est une grâce.
Je ne me prononce pas ici sur ce rapport à Dieu qui est un problème
de théologien qui a été énormément discuté dans l’histoire du christianisme.
Mais par contre le problème que je veux soulever, c’est que les
humains ont eu tendance à adopter le même modèle en donnant. Les
donneurs humains ont reproduit ce modèle, qui suppose que, en tant
que donneur, on n’a rien à recevoir en retour, sauf de la reconnaissance;
que le receveur n’a rien à donner comme tel; qu’il ne peut rien donner.
C’est souvent ce que signifie le don gratuit, le don pur : il signifie
un don sans retour.
Or cette façon de concevoir le don est une négation du receveur,
de sa valeur, de ses capacités. Et la révolution des préférences
dont on vient de parler fait qu’on ne peut plus accepter ce modèle.
On doit dorénavant tenir compte du receveur.
Cette révolution du receveur nous a fait réaliser que le don est
dangereux pour le receveur. Pourquoi? Quelle est la dynamique du
don? Dans le modèle marchand, le consommateur est protégé des dons
non voulus. Mais pas le receveur d’un don.
Au contraire, dans le don, il y a une force qui porte à donner
quand on a reçu.
C’est la force de la réciprocité, laquelle fait du don un système
de dette.
Et cette dette peut être négative si le receveur n’a rien à dire
sur ce qu’il reçoit et s’il ne peut pas donner à son tour. Le don
peut alors affecter négativement son identité.
Le don pur
Ce que la révolution du receveur (le modèle dominant) remet en
question fondamentalement, dans l’héritage chrétien, c’est l’idéal
du don pur, sans possibilité de retour. Le don pur, par sa volonté
de ne rien recevoir de l’autre, est une négation du lien social,
comme le modèle marchand pur, lequel est une mécanique qui n’a pas
besoin des liens. Le don pur, gratuit, est l’envers du rapport marchand,
de cette individualité close sur elle-même. Comme l’écrit le théologien
italien Sequeri, « Un tel don… ne peut pas exister : ni comme relation
affective ni comme expérience morale. Il représente tout au plus
le gadget publicitaire, ou la mystique d’une auto-confirmation narcissique
(et ultimement despotique) de sa propre auto-suffisance. »
Le don pur, c’est une négation de l’autre, de son identité. C’est
une volonté de puissance sur l’autre. C’est cette volonté de puissance
du donneur que Nietzsche aurait dû dénoncer. Mais il y était favorable.
Alors il ne lui restait plus qu’à s’acharner sur le receveur, à le
mépriser et à le provoquer pour qu’il rejette cette situation.
Trois illustrations
Je vais terminer en tentant d’illustrer ces propositions trop rapidement
énoncées et qui peuvent sembler abstraites.
• L’élite de demain
Quand nous étions étudiants au cours classique, on nous disait
que plus tard on devrait beaucoup donner. Pourquoi? Parce qu’on était
l’élite de demain, nous disait-on. Ce qui peut facilement être interprété
comme signifiant : vous devrez donner parce que vous êtes supérieur,
et vous n’avez rien à recevoir de autres. Dans ce message, iI y a
une confusion possible constante entre donner parce qu’on est supérieur
et donner parce qu’on a beaucoup reçu.
•• Don au tiers monde
Les dons que nous faisons aux pays pauvres sont souvent aussi des
dons négatifs. Ils remplacent l’échange d’égal à égal. Je cite ici
l’économiste Serge Latouche :
« Plus encore que par le marché, c’est par les dons non rendus
que les sociétés dominées finissent par s’identifier à l’Occident
et perdent leur âme », affirme Serge Latouche dans L’Occidentalisation
du monde [1992].
L’auteur mentionne donc la perte d’identité entrainée par le don.
Il poursuit :
« Le véhicule de cette “ conversion ” (aux valeurs occidentales)
ne peut être la violence ouverte ou le pillage même déguisé en échange
marchand “ inégal ”, c’est le don. C’est en donnant que l’Occident
acquiert le pouvoir et le prestige qui engendrent la véritable déstructuration
culturelle ».
Le don apparaît donc plus pernicieux que la violence, et plus que
l’échange marchand.
L’auteur termine ainsi :
« [L’Occident] se tient hors d’atteinte et continue de donner
sans rien accepter. Il s’approprie le cas échéant, mais ne reconnaît
aucune dette et n’entend recevoir de leçon de personne » [p. 69].
Le refus de recevoir est une négation de l’identité du receveur.
••• Rapport historique aux « sauvages »
Ce rapport de don pervers aux indigènes ne date pas d’hier. Dans
un livre sur le don au XVIème siècle, Natalie Davis note : " Cartier
was grateful to God, not to Donnacona... " (Davis, 2000, p.82).
C’est à Dieu qu’il était reconnaissant, pas aux indigènes.
Nous avons tout fait pour détruire l’identité des peuples autochtones
en leur donnant sans reconnaître qu’on pouvait recevoir, qu’on recevait
d’eux.
Voici une dernière illustration de cet extraordinaire pouvoir destructeur
du don qui attaque l'identité du receveur lorsqu’il est défini comme
sans autre valeur que celle de récepteur potentiel des offres du
donneur, dans un " échange " niant la valeur de tout ce
que le receveur peut donner.
Dans un article sur Marie de l’Incarnation, Suzanne Robert nous
explique que
Marie de l'Incarnation vient sauver les « sauvages ». Elle vient
« tout » donner. Mais elle n’imagine pas une seconde qu'elle puisse
recevoir quelque chose d'eux, sauf le salut éternel dont ils peuvent
être les instruments. Les jeunes amérindiennes dont elle s'occupe
sont littéralement dépouillées de leur identité pour accueillir celle
du donneur. Un exemple parmi d'autre : " On apprend à broder
à ces filles de peuples réputées pour leur art de la broderie!… Marie
de l'Incarnation, brodeuse réputée… aurait dû reconnaître le caractère
exclusif et exceptionnel de la broderie amérindienne et demander
plutôt à ses pensionnaires de lui en dévoiler les secrets. " (p.128).
Mais elle ne l’a pas fait. Parce qu’il était impensable d'imaginer
pouvoir recevoir quoique ce soit d'elles.
Conclusion
Je conclus donc en suggérant que l’héritage chrétien du don aux
étrangers est une valeur importante. C’est une ouverture du don à
l’humanité tout entière. Il faut la conserver, oui, mais à condition
de ne pas se prendre pour quelqu’un qui n’a rien à recevoir, à condition
de ne pas se prendre pour Dieu en donnant.