Le 18 février 2010, le Centre culturel
chrétien de Montréal invitait des membres des communautés chrétienne,
juive et musulmane à réfléchir sur une valeur commune : le pardon.
Trois panélistes, soit Marc-Alain Wolf, psychiatre, Bruno Demers,
théologien, et Karim Ben Driss, sociologue, furent invités à exposer
comment le pardon est présenté et vécu dans leur propre religion.
Trois facettes du pardon furent abordées plus en profondeur par ces
intervenants : la relation qu'il implique entre l'individu et Dieu,
entre l'individu et l'autre, et entre l'individu et lui-même.
Le pardon dans le judaïsme
Compte-rendu de Mathieu Lavigne
Marc-Alain Wolf
Marc-Alain Wolf est psychiatre à l'Institut Douglas et professeur
au Département de psychiatrie de l'Université McGill. Il s'intéresse
particulièrement au judaïsme, sa religion, et au pardon. Il a
publié plusieurs livres, notamment un sur le mysticisme juif
et un autre où il propose une lecture psychologique de la Bible.
Il a aussi écrit un roman intitulé Kippour, publié en 2006 aux
Éditions Triptyque.
Éléments d'introduction
D'entrée de jeu, Marc-Alain Wolf souligne
que le pardon dans le judaïsme prend ses origines dans
la Bible. La fête de Kippour, qui est la fête du pardon, le célèbre
comme il est écrit dans le Lévitique : « En ce jour, Dieu vous accordera
le pardon afin de vous purifier. » Aujourd'hui, la prière dans les
synagogues lors de cette fête commence ainsi : « Oui, j'en prends
la résolution, je pardonne à ceux qui m'ont causé du tort, qu'ils
l'aient fait sous la contrainte ou de plein gré, par inadvertance
ou délibérément, qu'ils m'aient nui par leurs propos ou par leurs
actes, à tous, quels qu'ils soient, je pardonne. Que personne ne
subisse Ta rigueur à cause de moi. »
Il y a dans le judaïsme, comme
le relève ce panéliste, deux aspects indissociables qu'il
faut toujours considérer : l'aspect individuel et l'aspect communautaire.
Ainsi, le pardon accordé au cours de la fête de Kippour est à la
fois personnel et collectif. Pour faire l'expérience des deux types
de pardon, l'individu doit répondre à deux obligations : pour obtenir
le pardon individuel, il doit se repentir, reconnaître ses péchés,
ressentir du regret, vouloir changer; pour pouvoir partager le pardon
collectif, il doit se sentir lié à la communauté, et plus ce lien
est fort, plus l'absolution obtenue par la médiation de la communauté
est importante.
La question du pardon est double : il y a le pardon
que l'on cherche à obtenir, puis celui que l'on donne.
Dans le judaïsme, affirme Marc-Alain Wolf, on insiste beaucoup sur
le pardon que l'on demande, et moins sur celui que l'on donne. On
insiste sur le repentir, la transformation de soi, sur ce qui est
appelé en hébreu la techouva. Le pardon est donc un cheminement,
il faut s'engager pleinement dans le pardon. C'est pour cette raison
qu'il n'y a pas d'hommes dans la religion juive dont le rôle est
d'accorder le pardon, du moins de nos jours, car à l'époque biblique,
le prêtre pouvait donner une « parole de pardon » qui se résumait
à ces quelques mots : « Tu es pur, tu peux revenir dans la communauté. »
Ces mots prononcés par le prêtre suffisaient alors pour être pardonné.
Il y a aussi dans les rituels qui entourent la mort, une place
qui est faite au pardon et qui souligne l'importance qui lui est
accordée dans le judaïsme. Les proches entourant le mourant doivent
lui pardonner, mais aussi l'aider à demander pardon à Dieu. Et plus
tard, lorsque le mort est dans son cercueil, chacun doit,
à tour de rôle, s'approcher et lui demander pardon.
Comment distinguer
les fautes à l'égard de Dieu des fautes à l'égard de
l'homme? De prime abord, cette distinction semble assez simple : tout
ce qui porte préjudice matériel ou moral à mon prochain, de même
que toute offense verbale qui lui est faite, constituent une faute
à l'égard de l'homme; les transgressions des interdits et des commandements
rituels, l'idolâtrie et le désespoir appartiennent aux
fautes commises à l'égard de l'Éternel. Ne pas respecter le Sabbat
et les lois alimentaires, ou encore ne pas croire dans le triomphe
du bien et ne rien placer au-dessus de l'argent et même de l'art
constituent des offenses à Dieu, des fautes qu'efface le Jour du
Pardon si l'individu se repent.
Moïse Maïmonide (1138-1204) sur le pardon
Une fois données les grandes
lignes de la conception juive du pardon, le psychiatre
Marc-Alain Wolf s'attarde aux propos de Moïse Maïmonide sur cette
question afin de l'approfondir davantage. Médecin, philosophe, Maïmonide
est un personnage majeur du judaïsme. Il est reconnu pour avoir étudié
toute la tradition orale juive afin de fixer les règles de la pratique
de cette religion. Encore aujourd'hui, ses écrits dans
ce domaine forment le socle de la loi rabbinique. Maïmonide rappelle
que tous ceux qui, par leurs actes, méritent d'être condamnés à mort
ou encore à la flagellation par le Grand Tribunal, ne seront pardonnés
ni par la mort, ni par la flagellation, mais bien par la contrition
et le repentir. Maïmonide souligne ainsi toute l'importance de la
repentance, de la techouva; on ne pardonne qu'à ceux qui en manifestent
sincèrement le souhait et qui réparent leurs torts. Le repentir permet
le pardon de presque tous les péchés. D'ailleurs, il est interdit
de rappeler la méchanceté d'un méchant qui, à la fin de son existence,
s'est repenti.
Maïmonide rappelle que la tradition juive ne repose
pas seulement sur la Bible; elle repose aussi sur la
tradition orale consignée dans le Talmud. Il est intéressant de noter
que dans le Pentateuque, soit les cinq livres de Moïse,
il est bien écrit que l'on doit pardonner lors du jour de Kippour,
mais le devoir de se repentir n'est quant à lui inscrit nulle part.
Cette condition du pardon a donc été introduite par la tradition
orale.
Maïmonide propose aussi une démarche pour ceux qui ont péché
contre autrui et qui désirent obtenir le pardon. Pour
cet auteur du Moyen Âge, quelqu'un qui a blessé ou volé son ami ne
sera pas pardonné tant qu'il n'aura pas rendu à son ami ce qu'il
lui doit et tant que ce dernier ne lui aura pas pardonné. Et même
si le fautif n'a fait que maltraiter son ami par la parole, il doit
quand même aller lui demander son pardon et essayer de le toucher.
Si son ami refuse de lui pardonner, il doit alors lui envoyer trois
hommes qui sont capables de demander le pardon à sa place. Si le
pardon est toujours refusé, le fautif doit à nouveau envoyer trois
hommes, puis encore trois autres advenant un autre refus. Si le pardon
est refusé pour une troisième fois, le fautif cesse alors de le demander,
car par ce nouveau refus, l'offensé s'est lui-même installé dans
la position du pécheur.
Sur la dimension collective du pardon, Maïmonide
rappelle que le sacrifice du bouc lors de la fête de
Kippour, soit le bouc émissaire qui était chargé des péchés d'Israël
par le Grand Prêtre à l'époque du Temple, permet le pardon de tout
le peuple juif, par opposition au rituel particulier, au pardon individuel
que les fautifs doivent obtenir auprès de la personne lésée. Ce sacrifice
devait permettre le pardon de tous les péchés de la Torah,
qu'ils soient graves ou légers, conscients ou inconscients, mais
ceci, précise Maïmonide, à condition que le peuple se repentisse.
Emmanuel Lévinas (1906-1995) sur le pardon
Après avoir traité des
sources de la conception juive du pardon à l'aide des
écrits de Maïmonide, un penseur du XIIe siècle, Marc-Alain Wolf aborde
maintenant cette question à partir des réflexions plus contemporaines
d'Emmanuel Lévinas, un philosophe français d'origine lituanienne
qui fut l'élève d'Husserl et de Heidegger et qui a notamment écrit
sur le Talmud. Lévinas a produit au début des années 1960 une lecture
talmudique sur la question du pardon qui fut publiée aux Éditions
de Minuit dans le livre Quatre lectures talmudiques et dont le panéliste
a exposé les grandes lignes.
« Les fautes de l'homme envers Dieu
sont pardonnées lors du Jour du Pardon; les fautes de
l'homme envers autrui ne lui sont pas pardonnées lors du Jour du
Pardon, à moins que, au préalable, il n'ait apaisé autrui… » Lévinas
débute sa lecture par cette citation du Talmud sur le pardon, pour
ensuite en donner son interprétation. Selon Lévinas, le Jour du Pardon
ne permet pas d'obtenir le pardon pour les fautes commises envers
Dieu de façon magique, le Jour du Pardon n'apporte pas le pardon
par sa vertu propre; il ne peut être séparé de la contrition, de
la pénitence, de l'abstinence, de jeûnes, bref, d'un engagement intérieur.
Cet engagement intérieur passe aussi par la prière, prière collective
ou rituelle, donc par des formes objectives, extérieures, comme l'étaient
les sacrifices pratiqués à l'époque du Temple; il y a interdépendance
de l'intérieur et de l'extérieur.
Selon ces enseignements de la tradition
orale juive, mes fautes commises à l'égard de l'Éternel
seront donc pardonnées le jour de Kippour si je m'engage intérieurement
et extérieurement à changer, si je m'engage pour le Mieux. On pourrait
donc dire, remarque Lévinas, que mes fautes à l'égard
de Dieu sont pardonnées sans que je dépende de Sa bonne volonté.
Dieu est en un sens l'Autre par excellence, l'absolument Autre, et
néanmoins, son pardon ne dépend que de moi : l'instrument du pardon
est entre mes mains. Par contre, dit Lévinas, le prochain, mon frère,
l'homme, le « petit autre » est, en un certain sens, plus autre que
Dieu, car pour obtenir son pardon le Jour du Kippour, je dois au
préalable obtenir qu'il s'apaise. Je dépends donc de cet autre qui
pourrait désobéir à la tradition juive et me laisser à tout jamais
impardonné.
On pourrait s'en tenir là, dit Lévinas. On pourrait en
conclure, un peu hâtivement, que le judaïsme place la
moralité sociale plus haut que les pratiques rituelles. Cependant,
le fait que le pardon des fautes rituelles, des fautes envers Dieu,
ne dépendent que de la pénitence, et par conséquent exclusivement
de moi, projette peut-être un jour nouveau sur la signification des
pratiques religieuses dans le judaïsme. Peut-être que les maux qui
doivent se guérir à l'intérieur de l'âme, sans le secours d'autrui,
sont précisément les maux les plus profonds. La transgression rituelle,
la faute envers Dieu, serait celle dont le pardon requiert toute
ma personnalité, œuvre de techouva, de repentir, de retour, œuvre
à laquelle personne ne peut se substituer. Être devant Dieu, affirme
Lévinas, équivaudrait à une mobilisation totale de soi. La transgression
rituelle me détruirait plus profondément que l'offense faite à autrui;
qu'un mal exige une réparation de soi par soi, cela mesure la profondeur
de la lésion. L'effort que fait la conscience morale pour se rétablir
comme conscience morale, la techouva, relève à la fois de la relation
avec Dieu et d'un événement absolument intérieur.
Le pardon dans la tradition chrétienne
Texte intégral de l'auteur
Bruno Demers
Bruno Demers est un dominicain. Professeur à l'Institut de
pastorale des Dominicains, il détient un doctorat en théologie
de l'Institut catholique de Paris et un DEA de la Sorbonne. Il
a écrit plusieurs articles, notamment sur le dialogue interreligieux
et la relation entre religion et modernité.
Le pardon est une réalité humaine et même une valeur pour plusieurs
d’entre nous. De temps en temps cette valeur est mise de l’avant
dans notre culture. On pense à ces offres courageuses de pardon de
la part de parents destinées à l’assassin de leur fille ou de leur
fils. Il nous revient aussi en tête ce geste du chancelier ouest-allemand
Willy Brandt qui, le 7 décembre 1970, en visite en Pologne, sans
que cela ne soit prévu, s’agenouille devant le monument qui commémore
le soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943. Par ce geste, Willy
Brandt demandait pardon au nom de tout le peuple allemand pour les
horreurs commises par les nazis.
Dans l’Église catholique, on pense
à cette offre de pardon de Jean Paul II à Ali Agça qui
avait tenté de l’abattre. On pense à ses multiples demandes de pardon
aux Juifs, aux Églises orthodoxes, aux Noirs. Il y aurait encore
beaucoup d’offres ou de demandes de pardon à faire pour l’Église
par rapport aux « erreurs » de l’histoire, plus particulièrement
à l’égard des autres traditions religieuses. Je pense que nous partageons
tous cette perception. Mais, compte tenu du peu de temps dont je
dispose, j’ai choisi ici de vous parler de ce qui est à la source
de la vision chrétienne du pardon, c’est-à-dire le pardon tel que
Jésus l’a vécu. C’est en regardant les gestes de Jésus Christ que
nous pouvons comprendre le don de Dieu, l’accueil que nous en faisons
et ce que cela vient changer dans nos rapports entre nous. Cet exemple
constitue un idéal qui nous donne encore à penser aujourd’hui.
Je
prendrai comme fil conducteur de ma présentation une
difficulté que nous avons avec le pardon. En effet, pour plusieurs
de nos contemporains, le pardon est dévalué, il est assimilé à un
geste de faiblesse : « C’est parce qu’ils n’ont pas le courage de
lutter contre l’injustice que les faibles pardonnent! » Or, bien
compris, le pardon est un geste de force qui brise la logique de
violence qui habite notre histoire humaine et qui ouvre l’avenir.
Le pardon chez Jésus
« Père, pardonne-leur car ils ne savent pas
ce qu’ils font. » (Lc 23,34) Cette parole de Jésus résume
toute sa vision. Jésus est cloué sur la croix, il a déjà subi toutes
sortes de sévices, il s’apprête même à mourir. À ses pieds, il y
a la foule de ceux qui veulent le voir mourir. Depuis longtemps,
ceux-ci ont été heurtés par sa prédication et ses gestes d’éclat.
Ils ont maintenant leur chance. Jésus est enfermé dans un cercle.
Ses ennemis l’assaillent de toute part, il est apparemment abandonné
de Dieu. C’est dans cette situation sans espoir que Jésus prononce
cette parole qui ouvre l’avenir : « Père, pardonne-leur car ils ne
savent pas ce qu’ils font. » À toutes ces paroles et gestes de haine
dont il est la victime, Jésus oppose une autre attitude : il pardonne
à ses ennemis et prie Dieu de faire sien son pardon.
Cette offre
de pardon de la part de Jésus est en continuité avec
plusieurs de ses paroles et actes qui ont été rapportés par les premiers
témoins. Devant une femme surprise en situation d'adultère que des
gens lui amènent en espérant qu’il la condamne, Jésus dit : « Que
celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. »
(Jn 8, 7) Le texte mentionne que les gens se retirèrent l’un après
l’autre, à commencer par les plus âgés. Se retrouvant seul devant
cette femme, Jésus lui dit : « Je ne te condamne pas : vas, et désormais
ne pèche plus. » (Jn 8,11) On pense également à cette belle histoire
inventée par Jésus sur un fils qui demande sa part d’héritage et
part bambocher de par le vaste monde. Après quelque temps, voilà
qu’il revient. « Comme il était encore loin, son père l’aperçut et
fut pris de pitié : il courut se jeter à son cou et le couvrit de
baisers. » (Lc 11, 20) Il nous revient aussi en tête des paroles
des Béatitudes : « Heureux les miséricordieux : il leur sera fait
miséricorde. Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils
de Dieu. » (Mt 5, 7.9)
Pourtant Jésus n’est pas une personne mièvre,
doucereuse. Il est aussi capable de fermeté dans ses
reproches, surtout quand il s’agit des faibles et des pauvres : « Malheureux
êtes-vous, scribes hypocrites, vous qui barrez aux hommes l’entrée
du Royaume des cieux! Malheureux êtes-vous scribes hypocrites, vous
qui versez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, alors que
vous négligez ce qu’il y a de plus grave dans la loi : la justice,
la miséricorde et la fidélité… » (Mt, 23, 13.23) Jésus est même capable
d’action énergique, comme quand il chasse les vendeurs du Temple : « Puis
Jésus entra dans le Temple et chassa tous ceux qui vendaient
et achetaient dans le Temple; il renversa les tables des changeurs
et les sièges des marchands de colombes. Et il leur dit : “ Il est
écrit : Ma maison sera appelée maison de prière; mais vous, vous
en faites une caverne de bandits. ” » (Mt 21, 12-13) Jésus a souvent
été dur avec ses adversaires. Il l’a été dans la mesure où leur attitude
et leur politique exploitaient religieusement ou politiquement le
peuple. Mais lorsqu’il s’agit d’une injustice faite à lui-même par
ces mêmes adversaires, il pardonne. Qu’est-ce donc que le pardon
dans les paroles et les gestes de Jésus?
Ce que le pardon n’est pas
Il importe tout d'abord d'éliminer certaines
images qui nous viennent spontanément à l’esprit quand
nous entendons parler de pardon et qui laissent entendre que c’est
un acte de faiblesse.
Premièrement, le pardon n'est pas l'oubli.
En effet, souvent on associe le fait de pardonner avec
le fait de fermer les yeux sur ce qui vient de se passer parce qu'on
ne peut pas faire autrement et qu'on veut avant tout sauvegarder
la paix. Dans cette perspective, l'oubli est un acte de faiblesse,
il est un refus d'affronter la réalité, ce que n'est pas le pardon.
Deuxièmement, le pardon n'est pas l'indifférence. Dans l'indifférence,
on fuit la réalité. Nul n'a de conviction, chacun fait ce qu'il veut,
signifiant qu'aucun lien réel n'existe avec le mal qui nous a été
fait, qu'aucune menace précise n'a été proférée. Le pardon n'est
pas non plus la naïveté prête à tout croire, et en conséquence, à
tout effacer. Finalement, le pardon n'est pas laxisme, signifiant
que le passé n'ayant plus de poids dans une relation, l'avenir n'en
aura pas davantage.
Dans chacun de ces cas, cette façon de comprendre
le pardon ouvre la porte à une répétition de l'histoire
passée : puisque le pardon décrète qu'il n'existe pas de sanction,
il donnerait la possibilité aux oppresseurs de continuer leur trafic.
Derrière chacune de ces conceptions du pardon, il y a le présupposé
erroné que le pardon est un acte de faiblesse.
Le pardon c’est l’ouverture d’un avenir par rapport à la violence,
à la fatalité et à nos limites personnelles
Sur la croix, Jésus mesure
l’enjeu de sa condamnation. Il sait de quelle calomnie
elle est le fruit, de quel fanatisme elle est la conséquence. Il
connaît la logique qui le conduit à un procès et finalement à la
mort. Jésus n’est pas un naïf qui ne percevrait que bonnes intentions
égarées et malentendus bénins, et il n'est pas indifférent à la qualité
des relations sociales. Jésus n’oublie pas. Il connaît les raisons
de ses adversaires et les fustige avec fermeté. Jésus ne regrette
rien des oppositions qu’il a suscitées, il ne se culpabilise pas
d’avoir été trop franc, trop direct. Il ne renonce pas à son choix,
il reste fidèle jusque devant les tribunaux. S’il pardonne, ce n’est
pas pour signifier indirectement qu’il change d’attitude. Il demeure
libre, et c’est parce qu’il ne recherchait en rien son intérêt et
le pouvoir qu’il peut pardonner.
Pardonner, c’est briser la logique
de violence des rapports humains. Pardonner, c’est refuser
de faire sienne la logique de l’adversaire. C’est ne pas s’enfermer
dans la spirale implacable de la haine qui conduit à un jeu de force
reproduisant sans cesse les mêmes errements et les mêmes violences.
Si à l’ironie méchante de ses adversaires, Jésus avait répondu par
un acte de puissance, il serait entré dans leur mouvement. Par son
pardon, il s'arrache à la répétition de la logique de la violence.
Jésus pardonnant accomplit un acte d’espérance, gros d’un avenir
possible : il propose à l’adversaire une autre logique. Il offre
une nouvelle création, dans l’espérance que l’ennemi lui-même, le
malfaisant, fasse sienne la logique nouvelle qui s’ouvre dans son
pardon. C’est Jésus, tué injustement, qui pardonne à ceux qui le
tuent. Et c’est parce que c’est lui la victime de la haine et de
l’injustice que son pardon, qui n’est ni oubli, indifférence ou naïveté,
a du poids. En effet, ce pardon représente une puissance d’affranchissement
pour celui qui le reçoit, qui entre dans cette logique nouvelle et
accepte ainsi de construire l’avenir sur une autre base que celle
de sa logique propre qui poussait à la destruction.
Pardonner, c’est
briser la fatalité du passé et ouvrir l’avenir. Le geste
du pardon offre un point de départ affranchi d’un passé de haine
et de violence, un point de départ uniquement orienté vers l’avenir.
L’histoire est possible à condition que la haine ne réponde pas à
la haine, que la justice renonce à être pleinement satisfaite. Seul
le pardon, même dans ses formes lointaines, crée une
nouveauté de relations qui inaugure une autre histoire. En christianisme,
nous croyons que le pardon est le moyen par lequel Dieu change le
cours de l’histoire. Dieu défatalise l’histoire en général. Il n’est
pas le Dieu du passé, ni même de l’éternel présent, Il se définit
plutôt comme le Dieu de l’avenir, de la promesse. Notre histoire
est tournée vers un Dieu en avant, qui surgit de l’avenir.
Pardonner,
c’est révéler à l’autre qu’il est plus que ce qu’il pense
être. Dieu défatalise nos histoires individuelles également. Au plan
personnel, le pardon est la révélation du fait que nous sommes plus
que les actes ou les paroles offensantes dont nous sommes responsables
à l’occasion. À l’intérieur de chacun de nous, il y a toujours une
zone qui nous échappe et qui souvent nous étonne. C’est
à cet endroit mystérieux que nous pouvons découvrir que nous sommes
des filles et des fils de Dieu. En pardonnant notre péché comme brisure
de relation avec lui, Dieu recrée et renouvelle notre capacité d’aimer.
Le pardon est un acte fort
Le pardon est donc un acte libre et fort.
C’est dans cette perspective qu’il faut situer le pardon
de Jésus à ceux qui le tuent. Le pardon est un acte fort parce que
celui qui pardonne est lucide. Il juge que celui qui fait le mal
– et ce mal contre lui – est moins humain que lui qui le subit. L’acte
du pardon a pour fin de rompre la fascination du mal, l’« enfermement »
du malfaisant en lui-même. Il a pour but de briser le cercle magique
dans lequel la communication chavire.
Le pardon est un
acte de liberté. Il ne se laisse pas dominer par le mal
secrété par l’adversaire. Il ne guérit pas la calomnie par la calomnie,
la diffamation par la diffamation, le meurtre par le meurtre, la
tromperie par la tromperie, bien qu’il ne dénie aucunement la justice
et la sanction. Il ne donne pas un laissez-passer pour continuer
à agir de manière coupable. Il crée une autre possibilité, celle
de la conversion. Il est un appel pour que le mal n’ait pas le dernier
mot, il est un acte créateur : accepté, il ouvre à nouveau au malfaisant
de façon positive l’intégration au jeu social.
Le pardon est un acte
fort surtout parce qu'il est un acte risqué. En effet,
il est fondé sur l’espérance que la bonté, ouvrant au malfaisant
un espace autre que sa logique du mal, le fera accéder à un choix
moins inhumain. Celui qui pardonne sait qu'il prend un risque en
abandonnant le règlement par la force ou en renonçant à la puissance
du droit. Mais il sait aussi que sans ce risque, l'histoire n'a aucun
avenir et que la violence se répétera par l'alternance d'oppresseurs
devenant opprimés et d'opprimés se transformant en oppresseurs. Celui
qui pardonne se place hors de ce jeu, au risque de sa propre vie.
Car le pardon n'est pas l'oubli, il maintient en toute rigueur le
passé délictueux; il n'est pas laxisme, il exige la conversion. Si
le pardon était oubli ou laxisme, celui qui pardonne ne risquerait
pas sa vie. C'est justement parce qu'il prend racine dans la vérité
de la victime qu'il dérange l'offenseur ou l'oppresseur : accepter
le pardon, c'est reconnaître que le point de vue du rejeté révèle
la vérité folle de l'oppresseur.
Pardon et lutte pour la justice
Le pardon de Jésus n’abolit pas
la lutte pour la justice. L’acte de Jésus est l’acte
d’un homme qui a affronté le mal sous toutes ses formes. C’est un
pardon qui a du poids parce qu’il n’a pas craint de dire la vérité
et de prendre parti : « Heureux ceux qui sont persécutés pour la
justice. » La justice dans la perspective de Jésus ne consiste pas
à détruire le malfaiteur, mais à le soustraire à son pouvoir destructeur.
Il ne s’agit pas de laisser le malfaiteur persévérer dans son mauvais
vouloir, mais bien de lui ouvrir la possibilité d’une autre relation.
Le pardon de Jésus révèle à la fois la profondeur du mal et la hauteur
de son espérance. Ni sa parole, ni ses signes, ni son autorité n'ont
changé le cœur de ses adversaires. Les Évangiles rapportent la colère
de Jésus devant leur obstination. Mais Jésus sait que la puissance
n’aura pas davantage de poids. Elle ne changerait pas leur dureté.
Elle pourrait au contraire la justifier. Seul l'acte le plus opposé
à cette dureté peut espérer la briser : le pardon.
Le pardon n’est
pas une caution donnée à l’oppresseur pour continuer
à opprimer. Il manifeste que la justice est relative : elle
ne peut empêcher le malfaiteur d’être malfaisant, elle ne peut fonder
avec lui une relation créatrice. Ainsi, la dynamique du pardon peut
habiter toute démarche qui veut établir des relations nouvelles et
pas simplement opérer des substitutions de pouvoir.
Cette réflexion s’inspire largement des travaux de Christian Duquoc,
plus particulièrement de son livre Jésus, homme libre, Esquisse
d’une christologie, 3e éd., Paris, Cerf, 2003.
Le pardon dans la tradition musulmane
Compte-rendu de Mathieu Lavigne
Karim Ben Driss
Karim Ben Driss détient un doctorat en sociologie. Il est un
spécialiste du monde arabe et de la spiritualité musulmane, plus
particulièrement de la spiritualité soufie. Il est le directeur-fondateur
de l'Institut soufie de Montréal, directeur de département à
l'Institut culturel inuit Avataq, en plus d'être chercheur invité
à la Chaire de recherche du Canada Islam, pluralisme et globalisation.
« Au nom du Miséricordieux, du Tout Miséricordieux ». Cette formule,
comme le souligne Karim Ben Driss, le musulman la prononce avant
tout acte, pendant tout acte, et après tout acte. C'est une formule
qui lui fait prendre conscience de la présence divine dans toute
chose, de la présence miséricordieuse dans toute chose. Le pardon
est inclus dans la miséricorde, la miséricorde est incluse dans l'amour
et l'amour est incluse dans la présence divine. C'est dans ce contexte
que doit être abordée la conception musulmane du pardon, plus particulièrement
celle du soufisme qui est une approche mystique de l'islam.
Le pardon
est partie intégrante de la compassion, qui est elle-même
une dimension extraordinaire de l'intervention divine sur Terre.
Malheureusement, note Karim Ben Driss, l'injonction divine est la
plupart du temps interprétée comme une injonction normative nous
apportant des lois, la Loi divine. Dans le contexte de l'islam, ce
qui semble parfois oublié, c'est que cette injonction est avant tout
miséricordieuse, que cette injonction est avant tout un acte de pardon,
de compassion, et un acte de révélation du divin à l'humain. Une
anecdote soufie illustre très bien tout cela. Il s'agit d'un maître
soufi des premières heures qui, un jour, croise un homme ivre couché
sur le sol invoquant Dieu. Voyant cet homme qui avait de la bave
et des saletés autour de la bouche, le maître prit un morceau de
tissu pour le nettoyer avant de continuer sa route. Il agit ainsi
tant par compassion que par respect pour le nom de Dieu que l'homme
invoquait. Le lendemain, à la mosquée, il revoit cet homme et au
moment où il l'aperçoit, il entend en lui cette parole : « Tu l'as
nettoyé par respect pour nous, et nous avons purifié son cœur par
respect pour toi. » C'est dans une telle relation que le pardon va
prendre véritablement sens : il s'inscrit ici dans une relation entre
l'individu et son Dieu, entre Dieu et l'autre, entre l'individu et
l'autre. La compassion de l'un a apporté le pardon à l'autre.
Sur la relation entre Dieu et l'homme
Il faut savoir saisir le langage
de Dieu, langage qui a plusieurs attributs. Selon la
tradition musulmane, le divin se révèle à nous à travers l'infinité
d'attributs qui sont dans Sa création : la pluie qui tombe est un
attribut, une fleur qui s'ouvre est un attribut, le pardon, l'amour,
la miséricorde, la compassion en sont d'autres. Ce sont les prophètes
qui, par leurs enseignements, ont permis à l'humain de prendre conscience
de ces différentes dimensions de la présence divine. Dans le contexte
de l'islam, le prophète Mahomet fut envoyé pour parfaire la noblesse
du caractère de l'homme, et celle-ci implique le pardon,
mais aussi l'amour et la droiture, sans toutefois s'y limiter. L'excellence
du comportement de Mahomet montre la voie à suivre : il
propose une éthique de l'élévation, et le pardon en est une composante.
Plus le musulman s'imbibe de cette pratique, plus il applique ces
enseignements, plus il se place à l'écoute du langage de Dieu, plus
il prendra conscience des comportements à adopter.
Le véritable « Pardonneur »,
c'est Dieu, et quoique je fasse comme écart, comme faute,
je dois revenir vers Lui en faisant preuve d'humilité, de pauvreté : ces
attributs constituent la porte d'entrée vers le pardon.
Dieu est toujours prêt à accorder son pardon au pécheur qui se repent,
on pourrait presque dire qu'il s'agit là de son « métier », une parole
divine disant même : « Si vous étiez tous partis, ou
si je vous enlevais de la surface de la Terre, je créerais d'autres
humains, faibles et fauteurs, pour que je leur pardonne. »
Sur la relation de l'homme envers lui-même
Dans la spiritualité
soufie, le pardon fait partie d'une démarche d'édification
spirituelle où le passage par soi-même est important. Dans ce qui
est peut-être un écho à Socrate, le Prophète de l'islam affirme :
« Celui qui se connaît, connaît son Seigneur. » Dans le contexte
du pardon, le passage par soi-même est en fait la capacité à se pardonner
soi-même, précise Karim Ben Driss. Dans la perspective soufie, il
y a une limite à la culpabilité que je peux ressentir face à une
faute commise, sinon, je risquerais de me placer en porte-à-faux
avec le divin et le sacré : en affirmant que la faute commise est
beaucoup trop importante pour être pardonnée, je présuppose que Dieu
n'est pas capable de la pardonner alors qu'Il est le Tout miséricordieux.
Dans la pensée soufie, si je me relève après avoir trébuché, c'est
comme si je n'étais jamais tombé.
Sur l'homme face à ses semblables
Tant le texte coranique que les
versets du Prophète et son comportement montrent l'importance
de pardonner à ses semblables. Karim Ben Driss cite ce verset coranique
à titre d'exemple : « Qui dépensent en aisance et dans
l'adversité, qui dominent leur rage et pardonnent à autrui, car Dieu
aime les bienfaisants. La bonne action et la mauvaise ne sont pas
pareilles. Repousse le mal par ce qui est meilleur; et voilà que
celui contre qui tu avais de l'animosité devient tel un ami chaleureux.
Mais ce privilège n'est accordé qu'à ceux qui endurent et il n'est
accordé qu'à celui qui est pourvu d'une grâce infinie.»
Ce conférencier
observe que, peu importe la tradition à laquelle nous
appartenons, le pardon accordé à autrui n'est pas toujours totalement
désintéressé ou pleinement réfléchi; nous pouvons parfois pardonner
dans l'espoir d'en retirer quelque chose, des rétributions par exemple,
ou même des faveurs divines, ou encore pardonner simplement parce
que notre religion le demande. Dans le soufisme, on cherche à ouvrir
un autre niveau de rapport au divin à travers le pardon, on cherche
à développer un amour inconditionnel, un rapport de gratuité. Dans
ce rapport amoureux à l'Être, le pardon prend une tout
autre signification. Par exemple, le soufisme va reprendre ce thème
de la tradition musulmane : « Trouve soixante-dix excuses à ton ami,
avant de lui en vouloir ». Le pardon, à ce niveau, est véritablement
éducation spirituelle, et les lumières de l'éducation spirituelle
apaisent l'âme, purifient le cœur et rendent la paix possible.
Pardon et médiation
Lors de la période de questions suivant leurs
exposés, les trois panélistes furent invités à réfléchir
sur le thème de la médiation dans le pardon.
Pour Bruno Demers, la
présence du prêtre dans le sacrement du pardon s'explique
possiblement par le principe d'incarnation : Dieu, dans la tradition
chrétienne, a décidé de venir habiter notre histoire, il a décidé
de se révéler à travers les traits d'un humain, soit Jésus de Nazareth.
Dieu est donc passé par un homme pour venir nous pardonner nos péchés,
mouvement que perpétue l'Église puisque, lors du sacrement du pardon, le
pécheur demandant pardon à Dieu le recevra aussi d'un homme : le
prêtre.
De son côté, Marc-Alain Wolf a mentionné dans
son exposé qu'à l'époque du Temple, le Grand Prêtre pouvait
accorder une « parole de pardon ». Toutefois, lors du Kippour, un
autre intermédiaire demeure présent : la communauté. La démarche
du pardon est une démarche individuelle, mais lors du Kippour, elle
passe aussi par la communauté. La communauté ne donne pas le pardon,
mais, à travers les rites et les prières collectives, elle permet
à l'individu qui a commis une faute de trouver l'appui nécessaire
pour commencer son cheminement vers sa propre intériorité. Cela illustre
à quel point les dimensions individuelle et collective sont intimement
liées dans la tradition juive.
Karim Ben Driss affirme que la médiation
existe aussi en islam, mais que tous les musulmans n'ont
pas la même opinion face à celle-ci. Certains la refusent complètement
et font de Dieu la source unique, une transcendance; pour ces musulmans,
l'humain est face à Dieu sans aucune médiation possible.
Cette position radicale entraîne les malheureuses dérives que l'on
connaît de l'islam. Par contre, dans le soufisme existe la notion
de sainteté, et dépendant de la manière dont on entre en relation
avec elle, elle deviendra notre médiation avec Dieu, notamment dans
un contexte d'éducation spirituelle à l'aide d'un guide. Une autre
conception de la médiation en islam est celle du soufisme maraboutique
où l'individu peut se rendre dans un mausolée pour demander le pardon
à un maître.
Le terrorisme
Karim Ben Driss a été questionné sur les raisons expliquant
pourquoi de nombreux musulmans se tournent vers le terrorisme.
Le sociologue commence par rappeler que le terrorisme et l'extrémisme
n'existent pas qu'en islam. Selon lui, ce sont des conditions
socio-historiques qui font que l'islam, aujourd'hui, se retrouve
sur la sellette. L'idéologisation de l'islam, sa politisation à travers
une définition transcendantale de l'unité divine, refusant ainsi
toute médiation, a entraîné l'émergence d'un islam littéralement
désenchanté, bâti sur un certain nombre de normes, des normes qui
éloignent de l'autre car elles ont tendance à juger l'autre. Les
normes existent dans toutes les religions et lorsqu'on se rabat sur
ses normes, qu'on soit chrétien, juif, musulman, bouddhiste ou d'une
autre religion, on est alors porté à juger l'autre. Karim Ben Driss
insiste donc sur l'importance du dialogue avec l'autre, soulignant
au passage que le travail interculturel doit viser à trouver des
points communs tant au niveau historique, théologique que de l'éducation
spirituelle afin de favoriser ce dialogue.
Durant son exposé, Karim Ben Driss a partagé sa conception particulièrement
intéressante du projet divin : « Certains veulent que tous soient
de la même foi, de la même religion; ce n'est pas le projet divin.
Le projet divin, c'est d'être soi-même, c'est de prendre ancrage
dans sa propre tradition, c'est d'aller vers l'autre, qui est à la
fois différent et comme nous. » Les exposés présentés lors de cette
soirée et les échanges qui ont suivis permirent aux gens présents
d'aller vers l'autre, de mieux le comprendre, et de constater que
malgré ses différences, il est bel et bien un semblable.