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La dissidence dans l’Église: péché ou liberté ?

Gregory Baum • Bertrand Blanchet • Odette Mainville • Michaël Séguin

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La dissidence dans l’Église: péché ou liberté ?

Gregory Baum théologien
Bertrand Blanchet  archevêque de Rimouski
Odette Mainville  exégète
Michaël Séguin  étudiant à la maîtrise en sciences des religions
28 septembre 2006 • Débat

Solidarité, dissidence et dialogue

Gregory Baum

Dans son livre The Acting Person, publié en traduction anglaise en 1979,  Karol Wojtyla, a présenté une théorie de la société authentique définie par trois idées, la solidarité, la dissidence et le dialogue.
La solidarité s’exprime dans la volonté de construire avec les autres la même réalité sociale, de participer au même projet social, de s’identifier à la cause commune et de promouvoir le bien commun.
La dissidence exerce une fonction essentielle. Si une société supprime la dissidence, elle perd sa vitalité, elle ne découvre pas sa capacité de se renouveler, elle commence à s’atrophier, elle ne sera pas capable de s’adapter à de nouvelles conditions historiques. Mais il faut que la dissidence soit authentique, c’est-à-dire qu’elle soit fondée sur la solidarité. La dissidence exprimée par quelqu’un qui ne partage pas le souci du bien commun ou qui est inspirée par une vision contraire au projet commun est inauthentique et joue un rôle destructeur dans la vie de la société. D’autre part, se taire, ne pas exprimer ses perceptions critiques, nuit aussi à la société. Karol Wojtyla distingue entre « le conformisme » et « l’évasion » : il parle de conformisme quand des personnes suivent sans aucune réflexion les positions adoptées par les autorités, et d’évasion quand des personnes, n’étant pas d’accord, préfèrent ne rien dire.
Le dialogue est une dimension nécessaire de la société authentique. Les autorités doivent écouter les voix dissidentes et s’engager dans un dialogue avec elles. Selon Karol Wojtyla, le bien commun n’est pas une réalité statique, il est plutôt une réalité dynamique animée par un dialogue entre les autorités et les membres de la société. 
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Karol Wojtyla n’a jamais appliqué sa théorie à l’Église catholique. Il ne s’est pas posé la question si la communion catholique est une société authentique ou inauthentique. Il n’a pas reconnu non plus, en son sein, la fonction indispensable de la dissidence authentique. On peut se demander pourquoi le Pape n’a pas appliqué sa propre théorie philosophique à l’Église catholique. Peut-être a-t-il eu peur de miner l’autorité ecclésiastique? Les catholiques sont pourtant d’accord avec lui sur le fait que l’Église a besoin d’une autorité capable de défendre l’Évangile contre les forces des ténèbres. De plus, selon la philosophie de Karl Wojtyla, le magistère ecclésiastique perd le contact avec la réalité historique s’il n’écoute pas les voix dissidentes authentiques et refuse de s’ouvrir au dialogue. Le magistère peut rester indifférent à l’égard des objections inauthentiques, c’est-à-dire des critiques qui viennent d’une vision contraire au catholicisme ou qui touchent des problèmes purement personnels sans se soucier du bien commun de l’Église. Mais le refus, en principe, de la part du magistère de dialoguer avec les catholiques nuit au bien-être de l’Église.
Il est bien connu qu’il y a eu des moments historiques où le magistère a écouté les voix dissidentes et changé son enseignement. Le concile Vatican II a été un moment très spécial où les autorités ecclésiastiques ont changé la doctrine officielle de l’Église – sur la liberté religieuse et les droits humains, sur l’œcuménisme, sur la position du judaïsme et des autres grandes religions devant Dieu, sur l’objection de conscience face au service militaire, et sur bien d’autres sujets.
Il faut avouer que l’idée d’un magistère semper idem, qui ne change pas, qui prononce des vérités éternelles pertinentes à toutes cultures et à tous les âges, est une fiction. Puisque de nos jours nous voyons le triste phénomène du retour de la torture, nous nous souvenons que les papes du Moyen-Âge ont recommandé l’application de la torture dans les procès des hérétiques. Dans l’État ecclésiastique, cette pratique est restée en vigueur jusqu’au XIXe siècle, un fait très connu, car on le voit sur scène dans l’opéra Tosca de Puccini.
Il me semble que, aujourd’hui, le magistère a besoin d’un dialogue authentique avec les laïcs sur la signification de la sexualité. Puisque la sexualité ne se définit pas uniquement par des facteurs biologiques, mais reçoit sa pleine signification de la culture, les normes morales ne peuvent pas être définies une fois pour toutes, elles doivent être élaborées par un dialogue avec les chrétiens en tenant compte des contextes différents dans lesquels ils vivent. J’ai l’impression que, dans le domaine de la sexualité, le magistère catholique a perdu sa crédibilité et que, de leur côté, les catholiques fidèles et pratiquants suivent leur propre conscience formée par les grandes valeurs d’amour, de justice et de vérité. Dans la situation actuelle, le dialogue est indispensable.

Vérité, liberté, unité

Bertrand Blanchet

Introduction
Le thème proposé s’intitule : « La dissidence dans l’Église : péché ou liberté ». J’élargirai la perspective en considérant trois valeurs qui sont en cause dans la dissidence : la vérité, la liberté et l’unité (communion ecclésiale). Trois valeurs qui doivent être maintenues en interaction dynamique. Et s’il faut parler de péché – c’est la seule fois que je prononcerai le mot – il est probablement là où l’une ou l’autre de ces valeurs est négligée ou méprisée. Le défi est donc de les tenir ensemble, non seulement dans la sphère des considérations abstraites mais dans les réalités concrètes de la vie de l’Église.
Incidemment, j’utiliserai tantôt le terme dissidence, tantôt celui de dissentiment. Étymologiquement, dissidence proviendrait de dis-sedere (s’asseoir à distance) et qualifierait la condition de la personne qui prend de la distance par rapport à un enseignement. Pour sa part, « dissentiment », le contraire d’assentiment, signifie le refus même de l’adhésion à cet enseignement.
La vérité
Je ne suis pas un spécialiste de l’étude des religions mais j’ose l’affirmation suivante : il n’y a peut-être pas de religion qui ait fait autant confiance à l’intelligence humaine dans sa quête de la vérité que la religion catholique. L’Église catholique tient en effet en très haute estime la recherche de la vérité. Elle ne peut oublier que Jésus s’est présenté comme la vérité, qu’il a promis de nous acheminer vers la vérité tout entière, particulièrement dans l’au-delà où « la vie éternelle sera de le connaître, lui le seul vrai Dieu et celui qu’Il nous a envoyé ». (Jn 17,3)
Il n’est pas superflu de rappeler cela alors que le nombre de personnes qui affirment leur agnosticisme augmente constamment (comme nous le révèle Statistique Canada), que beaucoup d’autres cèdent au relativisme ou au subjectivisme, particulièrement en matière religieuse. Comme si tout s’équivalait.
Le magistère officiel de l’Église a beaucoup parlé et il parle encore beaucoup. Si je me limite à l’objet qui nous rassemble ce soir, je dirai que l’une des difficultés tient au fait que trop souvent tout paraît avoir la même importance. Pour beaucoup de fidèles ordinaires, tous les documents, toutes les prises de position de Rome semblent sur le même pied et commandent la même adhésion.
Or, il y a une hiérarchie des vérités. Et une dissidence par rapport à l’une ou l’autre de ces vérités n’a pas la même portée, ni la même signification. Considérons quelques-uns de ces niveaux de vérité. D’abord le symbole des Apôtres et le symbole de Nicée-Constantinople, où est condensé le noyau dur de notre foi. Ensuite le dogme proclamé de manière infaillible, avec les conditions requises par le Concile Vatican I : il y en a un seul, celui de l’Assomption de Marie. Par ordre d’importance encore, des textes conciliaires. Ceux de Vatican II sont d’ordre pastoral. Ce sont de grands textes mais qui demeurent perfectibles, même sur des questions importantes. (Par exemple, des théologiens ont regretté que, dans la Constitution Dei Verbum, en parlant de la Tradition, on n’ait pas mieux distingué entre la Tradition apostolique des premiers temps de l’Église et la tradition des autres siècles. Ce n’est pas sans importance puisque le Concile affirme que la Tradition est l’une des deux sources de la Révélation et que la Révélation s’est terminée avec la mort du dernier des apôtres.) Viennent ensuite les documents signés par le pape : d’abord les encycliques, ensuite les exhortations apostoliques, les Motu proprio, les allocutions des audiences hebdomadaires ou à l’occasion de rencontres de divers groupes, etc. Toujours par ordre d’importance, viennent enfin les documents des congrégations approuvés par le pape et ceux des Conseils pontificaux qui sont davantage d’ordre pastoral.
La simple énumération de ces divers documents nous convainc déjà qu’ils ne possèdent pas le même niveau de certitude – ce dont beaucoup de fidèles ne sont pas vraiment conscients. Et les instances romaines laissent habituellement aux lecteurs le soin de le déterminer. Au temps où j’étudiais en théologie (plus d’un demi-siècle!), nos professeurs nous apprenaient à déterminer ces divers niveaux de certitude à l’aide de ce qu’on appelait alors des notes théologiques. Je les énumère, sans avoir le temps de les définir. À partir des plus hauts niveaux de certitude, il y a des vérités de foi divine, ensuite de foi définie, de foi ecclésiastique, proches de la foi, théologiquement certaines, enseignement commun des théologiens, opinion probable… En matière morale, nous pouvions suivre une opinion considérée comme probable par un groupe de théologiens moralistes sérieux (probabilistes) même s’il existait une opinion plus probable de la part d’un autre groupe de théologiens (probabilioristes).
De plus, il importe de distinguer deux autres catégories. Celles d’abord qui appartiennent à ce que nous appelons le « dépôt de la foi » : elles sont contenues dans la Révélation ou elles en sont déduites. L’autre catégorie est de l’ordre de la loi naturelle. Le magistère officiel affirme qu’il est un interprète autorisé de la loi naturelle; il n’est pas difficile d’en convenir. Mais il n’est pas le seul à pouvoir interpréter la loi naturelle. Pensons au poids des cultures, aux avancées des sciences biologiques et des sciences humaines qui nous provoquent à repenser tant de choses. Pour ma part, je suis moins à l’aise qu’autrefois avec l’expression « l’Église, experte en humanité ». (Il est vrai que les experts aussi font des erreurs.) De toutes manières, la certitude d’une interprétation de la loi naturelle n’est pas de même ordre que celle qui origine du dépôt de la foi – même si Dieu se révèle aussi à travers la nature.
Donc, à la hiérarchie des vérités correspond ce que Congar appelait un « dégradé » des certitudes. Si l’on n’en tient pas compte, des personnes de bonne foi s’inquièteront en se soumettant à un enseignement qui leur fait difficulté ou elles se scandaliseront des propos d’autres personnes exprimant leurs réticences ou leur dissentiment. D’autant plus que le Concile Vatican II, au numéro 25 de Lumen Gentium, demande que l’on accorde un « assentiment religieux de l’intelligence et de la volonté », même lorsque le Souverain Pontife ne parle pas « ex cathedra ». Cette expression revient dans le serment de fidélité que font les évêques et les prêtres avant d’entrer en fonction mais, cette fois, avec la traduction « soumission de l’intelligence… ». J’étais membre de la Commission de théologie de la CECC quand la Congrégation pour la doctrine de la foi a procédé à une consultation sur le texte de ce serment de fidélité. Nous avions exprimé nos réticences à l’égard de l’expression « soumission religieuse de l’intelligence ». L’intelligence donne son assentiment, elle se soumet quand elle appréhende la vérité. Si elle ne la perçoit pas et qu’on lui demande de se soumettre, cela devient une soumission de la volonté, non pas de l’intelligence. Mais l’expression était déjà consacrée dans les textes conciliaires. Simone Weil disait : « C’est la certitude qui est l’obéissance de l’intelligence. »
Quelques exemples pour illustrer la hiérarchie des vérités et le « dégradé des certitudes ». Ils font voir que la dissidence qui pourrait en résulter a besoin d’être qualifiée.
  • Il y a quelques années, la Congrégation pour la doctrine de la foi a rendu public un document sur « L’Église comme communion »; certaines de ses affirmations ont fait difficulté à plusieurs. Le cardinal Kasper, président du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, a suggéré que ces affirmations relevaient plutôt d’une école de pensée et non pas d’un enseignement auquel il fallait lier l’Église universelle.
  • En mars 2004, le pape Jean-Paul II s’adressait à l’Académie pontificale pour la vie. Il affirmait qu’en fin de vie, l’hydratation et l’alimentation artificielles devaient toujours être maintenues, comme un soin régulier. Lors de la dernière visite ad limina, à la demande de personnes impliquées dans les soins palliatifs, j’ai plaidé pour une approche plus large où le critère premier est plutôt le confort du malade.
  • L’an dernier, la Congrégation pour l’éducation catholique a émis une note concernant l’accès au sacerdoce d’hommes homosexuels. Cette note est disciplinaire mais elle est fondée sur une anthropologie qui est avant tout de l’ordre de la loi naturelle. Personnellement, j’estime que puisqu’on ne connaît pas les causes exactes de l’homosexualité, qu’elles soient biologiques, psychologiques ou autres, une grande prudence s’impose dans nos affirmations.
  • Paul VI a donné à Humanae Vitae le statut d’une encyclique. Ici encore, nous sommes principalement en matière morale et dans l’ordre de l’interprétation de la loi naturelle. À preuve que cette interprétation ne va pas de soi, le Comité d’experts qui avait été mis sur pied pour conseiller le pape avait recommandé majoritairement une position contraire. Il est vrai que le pape reçoit une assistance spéciale de l’Esprit Saint. Mais il n’est pas superflu de rappeler qu’assistance n’est pas inspiration, comme pour la Parole de Dieu. Mais je ne veux pas dévaloriser Humanae Vitae qui est un texte beaucoup plus ouvert et plus large qu’on ne le pense généralement.
  • Toute autre est la dissidence de Mgr Lefebvre et de ses disciples qui refusent des pans entiers du Concile Vatican II, tout particulièrement les décrets sur la liberté religieuse et l’œcuménisme.
  • Enfin, comment qualifier le dissentiment de ces catholiques à la foi tranquille qui croient en la réincarnation plutôt qu’à la résurrection?
Comme on le voit, il y a objectivement autant de sortes de dissidence que de niveaux de vérité ou de certitude.
La liberté
Dans le discours de réception de son doctorat honoris causa, à l’université Laval, le cardinal Walter Kasper, président du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, disait : « Vérité et liberté – ce sont là deux grands mots, probablement deux des mots les plus importants de notre héritage culturel occidental. […] La vérité rend libres mais tout comme la liberté n’est possible que dans la vérité, la vérité elle aussi n’est accessible que dans la liberté. On ne peut imposer la vérité : celle-ci s’impose et convainc d’elle-même. Vérité et liberté sont les deux faces de la même médaille, elles se présupposent mutuellement. »
Mais tout ce qui touche à la liberté est toujours difficile. J’aborderai cette valeur de la liberté sous deux angles : la liberté de recherche, au sens le plus large du terme et la liberté de conscience.
La liberté de recherche
Par liberté de recherche, j’entends ici la possibilité pour l’intelligence de continuer à chercher même quand des réponses magistérielles sont données, qu’elles soient de l’ordre de la révélation ou de l’ordre de la loi naturelle. D’abord par respect pour l’intelligence qui, de par la nature même que Dieu lui a donnée, veut toujours mieux comprendre : « fidens quaerens intellectum » disaient Augustin, Anselme de Cantorbéry et Thomas d’Aquin. Rappelons-nous Thomas d’Aquin qui posait toutes les questions, même « An sit Deus » (Est-ce que Dieu existe?). En première réponse, il affirmait : « Il semble que Dieu n’existe pas car il est dit dans un psaume : "L’insensé dit dans son cœur : il n’y a pas de Dieu." Mais (sed contra) : Dieu existe, pour telle et telle raison. » Un énoncé de foi, une affirmation magistérielle ne peut pas empêcher l’intelligence de chercher à mieux comprendre.
Il ne s’agit donc pas seulement de respect de l’intelligence mais aussi de respect de la vérité elle-même. Car, en matière de foi, il s’agit de Dieu et de son mystère. Et tenter de connaître Dieu, c’est frapper à la porte de l’Infini. Du coup, nous prenons conscience de l’inadéquation de nos concepts, de nos images et de nos mots. De plus, il y a toujours lieu de s’interroger sur notre compréhension de la Parole de Dieu, qui est historiquement conditionnée : quelle était l’intention réelle de l’auteur sacré, qu’est-ce que l’évangéliste a vraiment compris et transmis des paroles de Jésus? Un jour, sans doute, nous verrons mieux l’écart qui existe entre la formulation d’un dogme et le mystère qu’il essaie de cerner. Comme disait le cardinal Kasper, un dogme, c’est un doigt pointé vers le mystère. Entre le doigt et le mystère, il y a un immense espace pour l’interrogation, la réflexion, la méditation. Nous avons vu aussi qu’en matière morale, tout particulièrement dans l’interprétation de la loi naturelle, le progrès des sciences et les mutations culturelles incitent à repenser certaines questions, voire à modifier des positions traditionnelles.
À cet égard, Gregory Baum vient de nous offrir un beau livre que j’ai accueilli comme un regard de sagesse sur l’histoire de l’Église. Il s’intitule Étonnante Église. L’auteur affirme qu’au fil du temps, l’Église a dû se mettre à l’écoute et, d’une manière ou de l’autre, entrer en dialogue avec les civilisations et les cultures où elle vivait. Ainsi, à la faveur de ce qu’il appelle « un nouvel horizon éthique », elle s’est remise périodiquement à l’écoute de l’Évangile. Ce qui l’a conduit à modifier des positions pluriséculaires. Par exemple, après avoir accepté la violence, l’esclavage, la mise à mort des hérétiques, la mise au ban des juifs, condamné l’œcuménisme, etc., elle a fini par adopter des positions radicalement opposées. Y a-t-il preuve plus irréfutable que l’Église peut changer et que pour cela, la quête de vérité ne doit jamais s’arrêter? Ce qui implique un espace suffisant de liberté. Ce qui invite aussi à ne pas essayer de tout dire et avec une trop belle assurance. D’ailleurs, le canon 218 affirme : « Ceux qui s’adonnent aux disciplines sacrées, jouissent d’une juste liberté de recherche comme aussi d’expression prudente de leur opinion dans la mesure où ils sont compétents, en gardant le respect dû au magistère de l’Église. »
La liberté de conscience
À ce sujet, il est possible d’entendre deux discours. L’un affirme que les fidèles catholiques ont le devoir de suivre leur conscience mais, pourrait-on dire, comme une expression de leur devoir d’assentiment et d’obéissance. Ce qui ne laisse guère de place à la délibération de la conscience, ni  a fortiori à la dissidence. Le numéro 25 de Lumen Gentium, que j’ai déjà cité, pourrait être interprété de cette manière : la proposition magistérielle lierait en quelque sorte la conscience des fidèles.
Un autre discours affirme que la conscience chrétienne adulte garde jalousement pour elle le dernier jugement à poser. Car, en dernière analyse, elle est seule devant Dieu. Deuxièmement, face à une proposition magistérielle, son attitude de principe est celle de l’accueil, du respect, voire du préjugé favorable. Ensuite, elle considère cette proposition à la lumière de l’Évangile, du meilleur de la sagesse et de l’héritage de l’Église, de toutes les informations et de tous les arguments pertinents. Puis elle formule son jugement. À ce sujet, Karl Kahner disait : « Il faut des arguments soigneusement éprouvés, passés au crible de l’autocritique pour pouvoir, en conscience, s’écarter d’une déclaration de l’Église. » Mais cela demeure possible. Dans le cas où la dissidence est publique, il convient qu’elle s’exprime dans le respect du magistère et le respect des croyants. La Conférence des évêques des États-Unis disait en 1968 : « L’expression de la divergence théologique par rapport au magistère n’est justifiée que si les raisons sont sérieuses, si l’on ne met pas en question ou on ne conteste pas l’autorité enseignante de l’Église et si l’expression du désaccord n’est pas faite de manière à provoquer le scandale. » Ce qui est aussi une manière de reconnaître la légitimité d’une dissidence qui ne serait pas exprimée publiquement.
D’ailleurs, l’histoire nous apprend que des positions dissidentes à certaines époques sont devenues, par la suite, des positions officielles, comme Gregory Baum la rappelé avec son « principe de Marguerite ».
L'unité (communion)
Walter Kasper disait que la vérité et la liberté sont probablement les deux mots les plus importants de notre héritage culturel. L’unité ou la communion ecclésiale est également un bien précieux à rechercher et à préserver. C’est Congar, je crois, qui disait : « Si nous avons le droit à la dissidence, nous avons aussi le devoir de la communion. » Au temps du Concile, je n’ai pas oublié la remarque que faisait le cardinal Léger à ceux qui se scandalisaient des critiques faites à l’endroit de la curie romaine : « Si la critique vient de quelqu’un qui aime l’Église, disait-il, il faut l’entendre. » On peut penser qu’une dissidence a des chances d’être accueillie et d’être féconde pour l’Église dans la mesure où elle provient de quelqu’un qui aime l’Église.
J’aime me représenter l’Église sous le mode de cercles concentriques : Jésus au centre, nous unis à Lui et nous, unis les uns aux autres parce qu’unis à Lui. Plus nous sommes près de Lui, plus nous devenons proches les uns des autres. C’est là une unité, une communion qui est d’abord de l’ordre de la charité. Mais on comprend que des divergences majeures sur des vérités importantes ne sont pas sans effet sur l’unité ecclésiale. Accepter des positions contradictoires comme un fait banal n’équivaut-il pas, en définitive, à un manque de souci et de respect pour la vérité elle-même et, peut-être, pour Celui qui affirme être la Vérité. Saint Augustin nous a laissé une maxime que j’aime bien : « In necessariis, unitas; in dubiis, libertas; in omnibus caritas. » (Dans les choses nécessaires, l’unité; dans le doute, la liberté; en tout, la charité.) La charité est une vertu qui informe tout l’agir chrétien.
Bien sûr, l’unité n’est pas l’uniformité. La vie, sous quelque forme qu’elle s’exprime fait plutôt « l’éloge de la différence », pour reprendre une belle expression d’Albert Jacquard. Cela est vrai aussi dans l’Église. À certains égards, notre expérience de l’œcuménisme nous a habitués à un regard plus large sur l’unité et la communion ecclésiale. Quand nous considérons, par exemple, qu’avec l’Église anglicane, nous partageons la même traduction de la Bible, le même Credo, le même Baptême, la même liturgie eucharistique, nous reconnaissons qu’il existe entre nous une réelle communion ecclésiale. Des divergences existent encore sur la manière dont le pape exerce la primauté, sur l’ordination des femmes et sur le mariage de personnes homosexuelles. Mais ces réalités ne sont pas au cœur de la foi chrétienne. Dans cet esprit, on peut penser qu’une dissidence retentit sur les cercles concentriques de la communion ecclésiale, sans toutefois la faire perdre.
Conclusion
En conclusion, nous constatons qu’il existe une relation dynamique, qu’on pourrait aussi appeler dialectique entre la vérité, la liberté et l’unité. En règle générale, on pourrait probablement dire que le souci de l’unité est subordonné au service de la vérité et au respect de la liberté.
Avec un peu plus de temps, il aurait été intéressant d’observer avec quels accents cette relation dynamique s’exerce en fonction de diverses responsabilités ecclésiales. Par exemple, l’accent sur le service de la vérité et de l’unité chez les évêques; sur la liberté dans la quête de vérité pour les théologiens; sur le souci de liberté et d’unité chez beaucoup de fidèles. Dans la pratique ecclésiale, pour que cette relation soit dynamique et positive, il faut des lieux de dialogue, « dialogue de confiance » disait Benoît XVI dans son adresse aux évêques du Québec en visite ad limina. Nous nous retrouvons sans doute ce soir dans un lieu où nous pouvons le vivre.

Mon expérience en Église

Odette Mainville

Dans la commande que nous avons reçue, il y avait cette consigne :
« Chaque participant parlera à partir de son expérience et de sa situation dans l’Église ».
C’est effectivement à partir de l’exercice de ma profession d’exégète, à titre de laïque et de femme, que je vous ferai part d’un volet de mon expérience en Église.
Petite information préalable qui vous aidera à évaluer certains revirements dans mon cheminement : je vous dirais qu’avant ma formation théologique, je me situais plutôt du côté de la droite. Et je dois avouer que c’est un peu dans le déchirement, parfois dans la douleur que, petit à petit, j’ai pris du recul face à mes positions originales, jusqu’à prendre des distances face à des enseignements doctrinaux et ecclésiaux, pour finalement me retrouver dans la dissidence à bien des égards. Ce n’est donc pas par orgueil, défi ou arrogance que j’en suis arrivée là.
Mes assises bibliques
Un jour, pendant que j’étais étudiante en théologie, quelque vingt-cinq ans passés, alors que beaucoup de questions surgissaient en mon âme et à ma conscience, je suis tombée sur cette phrase de Jean Martucci, tirée de son livre L’Ancien et le Nouveau : « Jésus a été un Juif mal à l’aise dans sa religion ». Cette phrase ne m’a plus jamais quittée. Or, pendant que j’essayais (en vain) d’en retrouver la référence en vue de la présente intervention, je suis tombée sur une autre phrase tirée du même livre, qui est venue en quelque sorte enfoncer le clou (p. 248) : « Si Jésus avait choisi d’obéir au grand prêtre plutôt qu’à sa conscience, on ne parlerait plus de lui aujourd’hui ». On n’en parlerait plus justement parce qu’il n’aurait été qu’un autre Juif, soumis à l’autorité, fondu dans la masse.
Jésus dissident! L’exemple me venait donc de haut, car il faut bien comprendre en partant que la religion de Jésus était certainement tout aussi valide que la mienne et le mandat des autorités de Jérusalem était tout aussi légitime que celui des autorités de Rome. Néanmoins, face aux directives des autorités religieuses, Jésus a donné priorité à sa conscience et il a fait usage de sa liberté quand la situation l’exigeait. Par exemple, contrevenir aux lois du sabbat, côtoyer des Samaritains, manger avec des pécheurs, avoir des amies de femmes, avoir des femmes parmi ses disciples, etc. Ainsi, Jésus a dénoncé, autant par ses agirs et ses fréquentations que par ses enseignements, le sexisme, le racisme, la ségrégation.
Puis, après Jésus, arrive Paul. Le plus pharisien des pharisiens, le plus légaliste des légistes juifs; ce Paul qui, saisi par la personne du Christ, fait un virage à 180º et se met à proclamer la liberté dans l’Esprit Saint, i.e. la liberté de conscience; la liberté face à la Loi (la lettre aux Galates en est un vibrant plaidoyer). Plus encore, il crie à tue-tête : « Vous, frères, c’est à la liberté que vous avez été appelés ». Être libre pour le croyant, dans l’optique de Paul, ça fait partie de la vocation chrétienne. Vous êtes appelés à être libres.
Enfin, le livre des Actes des Apôtres nous révèle qu’un jour, Pierre et Jean faisant face aux menaces du grand conseil, le Sanhédrin, qui leur interdisait d’enseigner au nom de Jésus, Pierre déclare : « Il nous faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ». Plus j’ai étudié la Bible, les prophètes plus particulièrement, plus j’ai saisi effectivement que la « Parole de Dieu » est un appel à la liberté pour l’édification d’une humanité meilleure.
Donc, plus moyen d’y échapper! On ne peut se dire d’allégeance chrétienne, on ne peut être disciple de Jésus, sans exercer sa liberté, sans obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes quand sa conscience le dicte. Car, avouons-le, c’est beaucoup plus facile dire « le Pape l’a décrété, mon évêque me l’ordonne, le curé l’enseigne » que de se tenir debout et de marcher selon la voix de sa conscience, qui, soit dit en passant, est la voix de l’Esprit du Christ qui parle à notre esprit.
Voici donc mes assises. Voici donc comment, dans certaines circonstances, la Parole de Dieu, au nom de la liberté qu’elle promeut, m’a amenée à la dissidence en Église et m’a en quelque sorte confirmée la légitimité chrétienne de la dissidence, quand il s’agit d’écouter la voix de ma conscience pour accueillir les signes des temps.
Mais quelle forme revêt cette dissidence dans mon cas? Je tâcherai de vous expliquer, de vous illustrer, comment effectivement mon implication ecclésiale ne peut être assumée autrement que dans la dissidence; comment ce que je crois sincèrement faire partie de ma vocation chrétienne ne peut actuellement se développer que dans la dissidence. Il y aurait une multitude d’exemples concrets de ma pratique dont je pourrais faire état, mais je choisis celui qui en constitue le cœur et vous comprendrez vite pourquoi.
Un lieu concret de dissidence
Pour ceux et celles qui m’ont déjà entendue sur le sujet, je vous prie de m’excuser, mais il est difficile de passer à côté de ce qui est au centre de ses convictions chrétiennes, quand on me demande de réagir à la question qui constitue l’axe de la rencontre d’aujourd’hui, à savoir « La dissidence en Église : péché ou liberté? » et qu’on me demande de la situer par rapport à ma propre expérience. D’ailleurs, quand on m’a  posé la question, on ne l’a pas fait naïvement.
Par le biais d’une approche exégétique, dans une perspective de théologie biblique, j’ai été contrainte de réviser ma perception du dernier repas de Jésus, de la Cène, du sens de ses paroles et de la portée de l’invitation qu’il fait à ses disciples au cours de cette rencontre. Cette invitation de Jésus est d’une simplicité navrante, mais on l’a érigée en un mystère d’une complexité théologique ahurissante. Jésus a tout simplement voulu que l’on perpétue son œuvre. Voilà le sens de l’invitation. En bon sémite, il l’a fait à travers le symbole, une voie d’expression effectivement privilégiée dans le monde sémitique. Il a donc choisi deux éléments constitutifs du repas pascal : le pain et le vin. Du pain, il a fait le symbole de son corps, i.e., dans l’anthropologie juive, de sa propre personne. « Ce pain là, je vous invite à le partager (si je paraphrase). Il représente ma personne, ce que j’ai été, ce que j’ai préconisé, ce que j’ai accompli. Si vous acceptez de le partager, vous endossez mon œuvre et vous vous engagez à la perpétuer ». Puis, du vin, il a fait le symbole de son sang. Or, dans la Bible, le sang c’est la  vie. Pour le Juif, la vie coule dans le sang. « Buvez, c’est mon sang », ce n’est pas quelque chose à faire lever le cœur, mais c’est une invitation à communier à la vie de Jésus, Christ. Autrement dit, c’est «énergiser» sa pratique chrétienne à la source, à la vie même du Christ. Puis finalement, Jésus invite ses disciples à refaire cela en mémoire de lui.
Faire mémoire, ce n’est pas simplement se rappeler, mais c’est faire advenir ce que sous-tend la mémoire. Je préfère parler de Mémorial plutôt que d’Eucharistie, car faire eucharistie, c’est rendre grâce; ce qui ne constitue donc qu’une étape accessoire du rituel de la Cène; alors que la recommandation ultime, c’est de « faire cela en mémoire » de lui. On comprend alors que c’est à un engagement existentiel que le participant au Mémorial est convié et non à une action de grâce et encore moins à un acte d’adoration. Et là, ça devient exigeant. Mais ça devient accessible à tout groupe qui veut axer sa pratique sur la mémoire du Christ, dans la foulée de sa vie à lui. On n’a donc pas besoin d’un statut particulier pour faire mémoire de la Cène du Christ.
Ce constat m’a conséquemment amenée à démonter la mécanique et à scruter les fondements des décrets entourant « l’eucharistie ». C’est une question, consciente ou inconsciente, de pouvoir qui la sous-tend. Question à comprendre dans la cohérence du pouvoir laïc masculin. Démythiser le Mémorial de la Cène et on a plus besoin d’hommes consacrés pour le faire advenir. Redonner le Mémorial au peuple chrétien et on démantèle le dernier bastion du pouvoir sacerdotal. On démolit la raison d’être de la consécration sacerdotale. Tant et aussi longtemps que l’eucharistie demeure un mystère, il faut un pouvoir particulier pour y présider. Au cours des siècles, on a fait du Mémorial quelque chose qui ressemble aux pratiques des religions à mystères. On n’a qu’à observer certains éléments constitutifs de la célébration pour s’en convaincre : sacrifice, immolation, sang, gestes et langages occultes; le tout sous la présidence d’un personnage consacré, une espèce de gourou, qui a franchi les étapes initiatiques, qui détient les codes du mystère et qui a le pouvoir de faire advenir des transformations « surnaturelles », devant une assistance qui ne comprend pas mais qui incline la tête, trouvant là satisfaction à une certaine soif, inavouée, de mystification. Ceci n’est effectivement pas étranger à un certain attrait dissimulé au fond de chaque être humain pour le prodigieux, le secret, l’inouï.
Ceci étant dit, depuis plus d’une décennie je transmets cette vision autre du Mémorial, qui m’apparaît plus respectueuse de son inspiration initiale. Je l’explique, bien évidemment, de façon beaucoup plus élaborée que je viens de le faire. Je le fais parce que je crois essentiel d’inscrire dans le parcours de la communauté, au cœur de sa pratique, de façon signifiante et conséquente, cette dernière recommandation de Jésus aux siens. Comme le dit saint Paul : « Annoncer l’Évangile, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile! » (1 Co 9, 16). Et bien, moi je dis, « Malheur à moi si je ne partage ce que je crois être une pratique fondamentale de la foi chrétienne! Malheur à moi si je ne contribue à redonner au Mémorial de la Cène sa dynamique originale! »
Je suis, par ailleurs, bien consciente que la présidence est remise en question; que ce n’est plus une question de pouvoir ordonné, d’homme ou de femme, mais bien une question de charisme qui peut appartenir aussi bien à une femme qu’à un homme, et cela, en dehors du sacerdoce comme dans le sacerdoce, bien évidemment. C’est une question de logique élémentaire! C’est une question de s’engager à la suite de Jésus et, pour ce faire, de se brancher à la source. Chaque fois, que j’ai présenté ces nouvelles perspectives, l’accueil a été très positif. J’ai su que, dans plusieurs milieux, parmi les plus chrétiennement engagés, des laïcs, hommes et femmes, ont inscrit le Mémorial dans leur vie communautaire. D’autres m’ont demandé de le présenter aux responsables de secteurs diocésains pour pouvoir l’intégrer correctement. Leur but n’est certes pas la bravade, mais un réel désir de vivre leur foi dans la fidélité à Jésus, Christ.
Bien sûr, il y a beaucoup que cela. Quand on tire un fil, tout vient avec. L’évangélisation à repenser. Il y a toute la pratique sacramentelle qui est à revoir. Je suis dissidente à bien d’autres égards. Est-ce liberté ou péché? Je crois fermement, dans mon cas, que le péché serait dans l’inertie, dans l’obscurcissement de ma conscience.

Quand s’asseoir à l’écart devient un appel et une grâce

Michaël Séguin

« La dissidence dans l’Église : péché ou liberté ? » Le titre de notre débat de ce soir (que j’espère être plus un dialogue qu’un combat !) me pose une série de questions. J’en vois au moins trois.
  • Tout d’abord, qu’est-ce que la dissidence ? Par exemple, est-ce de la dissidence d’amener un futur chien Mira à l’église ?
  • Ensuite, qu’est-ce que l’Église ? De qui parlons-nous ? De l’Église catholique dans sa majorité romaine, de ses filiales orientales, des églises protestantes sœurs, des églises  évangéliques qui se multiplient un peu partout sur le globe, des communautés de base, de la communauté chrétienne St-Albert-le-Grand ? Ça fait tout un décompte d’Églises ! D’ailleurs, est-ce de la dissidence de penser qu’il y a plusieurs Églises ?
  • Enfin, si la dissidence peut être vue comme un péché, une trahison, et pourquoi pas une apostasie ou un suicide (du temps de l’Inquisition, on brûlait les dissidents), pourquoi lui oppose-t-on la liberté dans le titre de ce débat ? Le péché lui-même n’est-il pas un acte libre et consentant ? C’est donc que la dissidence ne peut être au plus qu’un élan de folie et de liberté ? Au contraire, ne peut-elle pas être grâce, salut ou même illumination ?
1ère histoire de dissidence : les « confessionnaux jetables » des JMJ
En fait, parler de dissidence n’est pas chose facile. Cela exige de se mettre à nu, de dévoiler ses couleurs, d’accepter la marginalisation inhérente à tout acte qui sort du cadre normal des choses et le conteste. Deux histoires illustrent bien ce qu’est pour moi la dissidence évangélique : la première est un fait vécu, l’autre est relatée par un dissident en autorité, le cardinal Carlo Maria Martini. L’expression «dissident en autorité» est de Gerald Arbuckle dans Refonder l’Église. Dissentiment et leadership, (Montréal : Bellarmin, 2000). Pour lui, les dissidents en autorité « peuvent faire les changements structurels nécessaires pour que les [dissidents] “éclaireurs” puissent mettre leurs dons au service de l’Église. » (p. 18)
Je travaillais à l’époque pour le diocèse de Valleyfield en tant que co-coordonnateur diocésain de la Journée mondiale de la jeunesse (JMJ) 2002. Pour préparer le rassemblement estival, on avait invité tous les responsables diocésains et nationaux intéressés à un gros congrès à l’hôtel Delta Chelsea à Toronto. Vous imaginez : c’était la première fois de ma vie non seulement que je mettais les pieds à Toronto, mais aussi dans un endroit aussi luxueux… Pourquoi avait-on besoin de lustres de cristal pour organiser un événement qui aurait de toute façon lieu dans un champ et qui se terminerait (nous ne le savions pas alors !) dans la boue ? Enfin, si mon impression initiale en fut plutôt une d’étonnement, l’annonce d’une donation de 1,000,000$ par les Chevaliers de Colomb pour construire des « confessionnaux jetables » (le fameux Duc et altum parc) me sidéra. J’étais à un tel point scandalisé que j’ai publié quelques semaines plus tard un article Viateurs Canada baptisé : « Quand l’Église agit comme une multinationale… Comment devrait réagir le peuple de Dieu ? »
À ma grande surprise l’article a fait beaucoup de chemin et n’a pas tardé à se rendre au bureau national de la JMJ à Toronto. Or, un mois plus tard, je croise à la basilique Notre-Dame un très haut responsable de la JMJ venu assister au congrès des vocations. L’homme demande à me parler sur le champ, et croyez-moi, ce n’était pas pour une interpellation au presbytérat ! Tout de go, il me dit que mon article fait un grand tort à la JMJ, que j’aurais dû lui en parler avant d’écrire mon texte. Je lui rétorque que de payer 1,000,000$ pour des confessionnaux n’a pas de sens. Il me dit qu’il s’agit de la volonté du Saint-Père lui-même et moi de lui répondre que les volontés du pape sur le sujet n’ont aucun bon sens. La discussion se conclut alors sur une affirmation claire : « You’re a bad boy… »
Cette histoire amène beaucoup d’eau au moulin de notre réflexion et nous amène à se questionner sur ce qu’est la dissidence : est-ce refuser une parole du pape ? Est-ce refuser d’investir un million de dollars dans des confessionnaux jetables plutôt que de redistribuer la richesse pour que les 90% de la catholicité qui ne pourront jamais se payer un billet d’avion pour venir participer à notre « party catho » ? Est-ce de prendre la parole publiquement pour dénoncer un excès plutôt que d’en parler en catimini avec les personnes concernées ? Est-ce de croire que l’Évangile ne tolère pas les lustres en cristal ?
2e histoire de dissidence : les problèmes maritaux de Jésus et du Saint-Sacrement
J’aimerais continuer ma réflexion avec une autre histoire, racontée par Anthony de Mello dans son livre Quand la conscience s’éveille (Paris : Albin Michel, 2002), p. 85-86. C’est l’histoire d’une mariage en Italie. Le couple s’est arrangé avec le curé de la paroisse afin d’organiser une petite réception dans la cour du presbytère, tout près de l’église. Or, la réception ne peut avoir lieu car il pleut. Les nouveaux mariés demandent alors au curé s’ils peuvent faire leur célébration dans l’église. Face au malaise que ressent le prêtre, les mariés lui disent : « Ne vous inquiétez pas ! Nous allons servir un petit gâteau, chanter une petite chanson, boire un peu de vin, et ensuite chacun retourne chez soi. » À contrecoeur, le prêtre fini par accepter. Mais les Italiens étant, comme on le sait, de bons vivants, ils boivent un peu de vin, chantent une petite chanson, puis boivent encore un peu de vin, chantent d’autres chansons, et au bout d’une demi-heure la célébration bat son plein dans l’église. Pendant que tout le monde s’amuse, le curé très tendu va et vient nerveusement, très tendu par tout ce bruit. Son vicaire vient le voir et lui dit :
– Vous me semblez très tendu mon père…
– Comment ne le serais-tu pas ? Tout ce bruit dans la maison de Dieu, pour l’amour du Ciel !
– Mais, père, ils n’avaient pas d’autres endroits où aller.
– Je sais, je sais… Mais faut-il vraiment qu’ils fassent autant de bruits.
– Nous ne devons pas oublier que Jésus est allé lui-même à des noces mon père...
– Je sais que Jésus est allé à un mariage, je sais, pas besoin de me le rappeler ! Mais ils n’avaient pas le Saint-Sacrement à ce mariage !
Cette histoire, d’une autre façon, relance encore notre réflexion. La dissidence, est-ce de préférer Jésus-Christ au Saint-Sacrement ? Est-ce que les tabernacles de chair sont moins importants que les tabernacles de marbre ? Vis-à-vis l’Évangile, est-ce le curé ou son vicaire qui est dissident ?
Définir la dissidence : s’asseoir à l’écart
Avant d’aller plus loin, autant définir la dissidence. Je ne suis pas un spécialiste de la linguistique, mais une petite recherche étymologique m’a apprise que le mot dissidence vient de deux mots latins :  dissidens (s’écarter, être en désaccord) et sedere (s’asseoir). La dissidence, c’est donc s’asseoir à l’écart ! En fait, sans s’en rendre compte, notre vie est truffée de centaines d’exemples de gens qui vont s’asseoir à l’écart : un ministre qui rompt avec son gouvernement, un syndicat qui dénonce les politiques de son employeur, des citoyens qui manifestent contre des institutions politico-économiques, des mouvements comme les Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre, Bombay et bientôt Nairobi qui refusent l’ordre mondial actuel, une conférence religieuse qui écrit à ses évêques pour les réveiller, 19 prêtres qui prennent position dans les journaux en faveur de l’inclusivité... Même le pape Benoît XVI, que le paix et la bénédiction d’Allah soit sur lui, est dissident à ses heures lorsqu’il choisit de rompre avec le politicly correct en citant les propos anti-islamiques de l’empereur byzantin Manuel II ou lorsqu’il dénonce le recourt à la violence en cas de conflits comme il l’a fait pour la guerre israélo-palestinienne ou dans de nombreux cas de guerres de Afrique.
En somme, la dissidence a plusieurs facettes : alors que l’on peut être hyper-dissident face à une dimension de notre vie, on peut être des plus conservateurs dans une autre. De même, la dissidence peut tout aussi bien être mortifère que vivifiante. Spontanément, je m’aventurerais à la définir comme l’action d’enfreindre le statu quo, de refuser le politicly correct d’un univers donné. Dans l’Église catholique, on pourrait définir la dissidence comme une enfreinte du magisterium dexter ou du magistery correct.
Douze raisons pour lesquelles je vais m’asseoir à l’écart
Cela dit, est-il bon ou mauvais d’enfreindre le magistère, est-ce un péché ou une grâce ? Je me risque à une réponse simple et très personnelle qui n’engage que moi : si le magistère lui-même est dissident du cœur de l’Évangile, c’est-à-dire l’amour du prochain et les collecteurs d’impôts et les prostituées qui nous précèdent tous dans le Royaume, alors autant être dissident du Magistère. Autrement dit…
  • Si l’évêque de Rome refuse de reconnaître la pleine place des femmes, je vais m’asseoir à l’écart.
  • À la lecture d’un catéchisme où le meurtre se pardonne, mais non les bourdes de gens qui se sont trompés dans leurs relations amoureuses et ont dû divorcer, je vais m’asseoir à l’écart.
  • À entendre un épiscopat qui tient des propos homophobiques et qui semble préférer la chasse aux sorcières à la Bonne Nouvelle d’un salut offert aux plus petits, je vais m’asseoir à l’écart.
  • À voir tant d’occasions où le célibat est plus important que le pastorat et où l’on préfère se priver de prêtres plutôt que de dévier aux normes canoniques établies depuis la réforme grégorienne, je vais m’asseoir à l’écart.
  • Face à un missel romain à imposer à tous qui n’est pas même foutu d’être écrit dans un langage inclusif et dont les normes ne laissent aucune place à une véritable inculturation, je vais m’asseoir à l’écart.
  • Au pris avec une structure cléricale monarchique qui refuse une véritable collégialité et où les laïcs ne sont que des « bouche-trou » en attendant la miraculeuse apparition de ministres ordonnés, je vais m’asseoir à l’écart.
  • Au cœur d’une curie romaine dominée par le secret où la nomination des évêques se joue sans consultation publique et transparente des fidèles et où l’« industrie des canonisations » devient un commerce encore plus lucratif que celui des messes, je vais m’asseoir à l’écart.
  • Face à certains évêques qui auraient mieux fait d’étudier au HEC à voir la façon désastreuse dont ils gèrent leurs diocèses comme une entreprise où l’on fusionne les paroisses sans demander l’avis des fidèles, je vais m’asseoir à  l’écart.
  • Dans une Église canadienne où mêmes les religieux et les religieuses deviennent non-représentatifs, je vais m’asseoir à l’écart.
  • Confronté à un Saint-Siège toujours prêt à dresser ses échafauds inquisitoriaux pour réduire au silence un théologien dissident ou rappeler à l’ordre un évêque via la bouche de ses nonces, je vais m’asseoir à l’écart.
  • Face à un pape qui veut se concentrer sur le « petit reste » quitte à « tridentiniser » l’Église entière pour réintégrer quelques lefebvristes, je vais m’asseoir à l’écart.
  • Enfin, dans une Église dont le discours magistériel est plus pharisaïque que celui des pharisiens du temps de Jésus eux-mêmes, avec un code de droit canonique plus rigoureux que les 613 préceptes de la Torah, je vais m’asseoir à l’écart.
La dissidence comme pèlerinage, appel à la fidélité et grâce
Et curieusement, une fois à  l’écart, je retrouve tant de gens qui ont fait comme moi : des prêtres, des évêques émérites, des femmes, des hommes, des théologien(ne)s, des diacres, des agents de pastorale. Une fois à l’écart, je me rends compte qu’il y a beaucoup plus de monde là qu’il y en a dedans ! C’est à se demander si finalement, les dissidents, ce ne sont pas ceux qui restent plutôt que ceux qui vont s’asseoir à l’écart ! Tout ce monde à l’extérieur, c’est ce que j’appelle le sensus fidelium, ou le gros bon sens spirituel. C’est ce même gros bon sens qui m’amène graduellement à redéfinir ce qu’est l’Église, à détourner les yeux de la structure et de ses vieux bonzes, pour regarder ces hommes et ces femmes de foi qui sont autour de moi, qu’ils soient anglicans, bouddhistes, sunnites, juifs, athées, agnostiques, confus ou confucianistes ! Plus encore, il me semble que la dissidence comprise comme une fidélité profonde à l’Évangile devient tout le contraire d’un péché : elle est la grâce d’un appel ! Elle est une mise en route, un pèlerinage, une invitation à la recherche et la formation de communautés de foi et d’amour authentiques qui laissent vraiment place aux surprises du Souffle divin.