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Est-ce raisonnable de croire à l'histoire de Jésus?

Michel Gourgues

Exégète du Nouveau Testament et professeur au Collège universitaire dominicain d'Ottawa
15 octobre 2009 • Résumé d'entrevue par Mathieu Lavigne
Un enregistrement audio de cette soirée est aussi disponible sur le site de l'Office de catéchèse du Québec.
Pour accéder à ce fichier, cliquez sur le lien suivant : http://www.catechetes.qc.ca/sac/ressources/audio/2011/gourgues_michel.html

Michel Gourgues, dominicain, lecteur et docteur en théologie (Paris), élève titulaire de l'École Biblique de Jérusalem, maître en sacrée théologie, est professeur d'Écriture Sainte et de théologie biblique au Collège universtaire dominicain d'Ottawa.
Jésus reste un bien grand mystère, un mystère que notre méconnaissance du Jésus de l'histoire contribue à perpétuer. Qui est le Jésus historique ? Que savons-nous de lui? Est-il possible de le connaître? Est-il juste de dire que l'histoire de Jésus se présente comme un événement historique? Le 15 octobre 2009, le Centre culturel chrétien de Montréal recevait Michel Gourgues, exégète du Nouveau Testament et professeur au Collège universitaire dominicain d'Ottawa, pour qu'il nous aide à réfléchir sur ces questions complexes. Monsieur Gourgues fut alors interviewé par Christine Cossette, professeure au Collège Jean-de-Brébeuf, entrevue dont nous reprenons ici les grandes lignes.

Quelle est la nature, le but des récits évangéliques?

D'entrée de jeu, Michel Gourgues rappelle que les récits évangéliques sont pratiquement les seuls témoignages que nous avons sur Jésus. Il est donc primordial de réfléchir sur la nature de ces récits afin de les utiliser pour ce qu'ils sont, et non pour ce que nous aimerions qu'ils soient, dans notre quête du Jésus historique.
La foi chrétienne se présente et se perçoit comme le résultat d'une double intervention de Dieu. La première intervention est « l'événement Jésus » : Dieu a suscité Jésus. Ce premier moment renvoie au Jésus de l'histoire, à tout ce qu'il a fait et enseigné. Le deuxième moment est la résurrection de Jésus, l'événement pascal, moment où les disciples reconnurent Jésus comme Fils de Dieu. Le Nouveau Testament témoigne de cette double intervention de Dieu. Certains écrits sont entièrement centrés sur l'événement pascal, ceux de Paul notamment, alors que les récits évangéliques sont davantage centrés sur « l'événement Jésus », qu'ils retracent à la lumière de l'événement pascal. Les Évangiles sont donc un mélange d'histoire et de théologie, un effort de mémoire et d'approfondissement de la foi.
Il y a plusieurs exemples de cette ambivalence des récits évangéliques, notamment chez Jean, qui est celui dont la théologie est la plus développée. Dans le récit de la Passion par exemple, il ajoute une touche théologique qui lui est propre. Il est mentionné dans les Évangiles que les bourreaux de Jésus se sont partagé ses habits, ce détail relevant plus de l'histoire que de la théologie. Toutefois, Jean ajoute cette remarque : « C'est ainsi que devait s'accomplir le passage de l'Écriture qui déclare : “ Ils ont partagé mes habits entre eux. Et ils ont tiré au sort mon vêtement ”. » L'évangéliste fait ainsi référence au Psaume 22 afin de montrer que Jésus est le « Juste souffrant » dont parle ce texte.
Notre exégète donne un autre exemple de ce mélange d'histoire et de théologie caractérisant les Évangiles, citant à nouveau celui de Jean. Ce dernier raconte que des soldats furent chargés de briser les jambes de Jésus et des deux autres personnes crucifiées avec lui. Puisqu'il était déjà mort, les soldats ne touchèrent pas aux jambes de Jésus. À ce détail historique, Jean ajoute cette note théologique : « Car cela est arrivé pour que s'accomplisse ce passage de l'Écriture : “ On ne lui brisera aucun os ”. » L'évangéliste fait référence au livre de l'Exode, plus précisément à la partie où l'on traite du rituel de la Pâque et du rite de l'immolation de l'agneau pascal chez les Juifs. Jean mentionne d'ailleurs que Jésus est mis en croix à la veille de la Pâque, soit le jour où on immolait l'agneau pascal au Temple de Jérusalem. Le message de l'évangéliste est clair : Jésus s'est sacrifié pour nous. Ainsi, Jean va au-delà de la dimension historique, insistant sur la portée des paroles et des actes de Jésus, en plus de rapporter ce que les disciples ont compris de l'« événement Jésus » après la Résurrection.
Pour certains, la présence dans les Évangiles de ce double registre diminue la valeur de ces témoignages, ce que réfute Michel Gourgues. À ce sujet, il cite longuement l'historien Henri-Irénée Marrou :
Les Évangiles ne sont pas un témoignage direct sur la vie de Jésus. Ils sont un document primaire et d'une valeur incomparable sur la communauté chrétienne primitive. Nous n'atteignons Jésus qu'à travers l'image que ses disciples se sont faite de lui. Cela ne veut pas dire que cette image soit trompeuse, encore qu'elle ne soit pas celle que l'historien événementiel aimerait qu'elle eût été.
Les Évangiles rapportent des choses que Jésus a dites et faites, mais ces gestes et ces paroles sont interprétés à travers le prisme de la foi, ce que les évangélistes n'ont jamais tenté de cacher.

La démarche des évangélistes peut-elle être présentée comme une démarche historienne?

Gourgues affirme qu'ilest primordial de comprendre que les évangélistes ne se sont jamais proposés de faire de l'histoireévénementielle, une histoire préoccupée par l'exactitude des moindres détails mentionnés. Ce type d'histoire était peu pratiqué à l'époque, il faut donc éviter de juger les récits évangéliques à partir des critères d'objectivité et de scientificité qui sont les nôtres aujourd'hui. Par exemple, Marc débute son Évangile en soulignant sa foi et en annonçant qu'il traitera de la Bonne Nouvelle; il ne se propose donc pas de faire une biographie de Jésus et il n'annonce pas un récit neutre. De son côté, Luc semble plus près de la démarche historienne car il affirme avoir interrogé des témoins oculaires. Toutefois, tous les témoins rencontrés sont devenus des serviteurs de la Bonne Nouvelle, le récit de Luc n'a donc aucune prétention à l'objectivité. De plus, cet évangéliste a un dessein pastoral avoué, soit de confirmer dans sa foi Théophile, à qui il adresse son texte.
N'ayant pas le désir de produire une histoire événementielle, les évangélistes portent peu d'attention à certains faits ne touchant pas la parole de Jésus et des divergences sont observables entre les quatre récits. Par exemple, l'incursion de Jésus en territoire païen est relatée par Marc, Luc et Matthieu. Marc et Luc affirment que Jésus y rencontre un seul malade mental, alors que Matthieu en mentionne deux. Autre divergence : lorsque Jésus chasse les esprits mauvais présents dans ce ou ces malades, il les envoie dans un troupeau de porcs qui était à proximité, ce troupeau comptant « un certain nombre de porcs » selon Luc et « beaucoup de porcs » selon Matthieu. De son côté, Marc est plus précis et soutient qu'il y avait là environ 2000 porcs! Il a pourtant été démontré qu'il n'y avait pas à l'époque autant de porcs dans tout le Proche-Orient, ce qui illustre que la tradition orale a amplifié les faits.
Il faut admettre que, pour les premiers chrétiens, Jésus fut assez important pour que l'on fasse plus que de l'histoire événementielle sur lui. Jésus a changé la vie des premiers croyants et les évangélistes ont écrit pour diffuser son message et convaincre le lecteur qu'il était le Fils de Dieu. Il s'agit là d'un projet d'une tout autre nature qu'une simple biographie historique.

Est-ce que les paroles de Jésus ont été consignées fidèlement? Ont-elles été modifiées?

Selon cet exégète, nous pourrions pratiquement affirmer qu'aucune parole provenant directement de Jésus ne nous est parvenue : celui-ci parlait en araméen alors que les Évangiles ont été écrits en grec, nous n'avons donc accès qu'à des traductions de ses paroles. Aux limites qu'implique toute traduction s'ajoute aussi le fait que les évangélistes ne sont pas obsédés par le verbatim. Ils cherchent plutôt à approfondir la signification de la parole de Jésus, à en donner le sens. Et parfois surviennent des divergences d'interprétation.
Par exemple, Marc, Luc et Matthieu racontent que des pharisiens ont demandé à Jésus de donner un signe prouvant que son pouvoir venait de Dieu. Ces trois évangélistes offrent une description légèrement différente de la réponse qui fut donnée aux pharisiens. Marc écrit simplement : « Aucun miracle ne leur sera donné. » Luc écrit plutôt : « Cette génération n'aura pas d'autre signe que le signe de Jonas », alors que Matthieu dit : « Cette génération n'aura pas d'autre signe que le signe de Jonas. En effet, de même que Jonas a été dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits […] ». Matthieu fait ainsi référence à la première partie du livre de Jonas, cette parole de Jésus devenant pour cet évangéliste une annonce de sa résurrection. De son côté, Luc interprète cette parole comme une référence à la deuxième partie du livre de Jonas : quand il est rejeté du monstre marin, Jonas ne fait pas de miracle pour les gens de Ninive, la parole étant suffisante pour qu'ils changent de vie. Selon Luc, en utilisant ce passage des Écritures, Jésus dit aux pharisiens qu'ils n'auront pas autre chose que la parole. Chez Marc, il n'y a aucune référence au livre de Jonas car il écrit pour des païens. Puisque son lecteur ne connaît pas l'Ancien Testament, Marc lui donne clairement la signification de la parole de Jésus : les pharisiens n'auront pas de signe.
Évidemment, les premières communautés chrétiennes savaient que Jésus n'avait pas dit les trois paroles rapportées, mais elles ont toléré ces différentes versions car elles leur apparaissaient toutes cohérentes avec ce qu'elles connaissaient de son message et de son enseignement. C'est d'ailleurs à partir de ce critère de cohérence que les premiers chrétiens, progressivement, ont sélectionné les textes qu'ils lisaient lors de leurs rassemblements.

Face à ces récits mélangeant histoire et foi, que fait l'historien qui étudie le Jésus historique?

Depuis le XIXe siècle, une myriade d'historiens et de théologiens ont tenté de faire avancer nos connaissances sur le Jésus historique, sans vraiment parvenir à de grands consensus. Michel Gourgues nous offre un bref tour d'horizon des principales étapes ayant marqué cette grande quête inachevée.
Du début du XIXe siècle au début du XXe siècle a lieu la première quête du Jésus historique. Cette période est caractérisée par une conception positiviste de l'histoire, la discipline historique aspirant alors à se développer sur le modèle des sciences exactes. Les chercheurs de l'époque croient qu'en enlevant des Évangiles tout ce qui relève du dogme, on devrait accéder à ce qu'a vraiment été Jésus. Cette première quête du Jésus historique prend fin lorsque Albert Schweitzer (1875-1965), alors jeune exégète, démontre que la méthodologie utilisée est inefficace. Selon lui, le Jésus que dépeignent alors les chercheurs n'a rien d'historique, ressemblant étrangement aux gens qui tentaient de le définir : ce Jésus n'appartenait pas à son époque, il était anachronique.
Entre 1919 et 1945, la quête du Jésus historique est suspendue. Pour Rudolf Bultmann (1884-1976), une figure majeure de la théologie de l'époque, il semble impossible de complètement séparer la théologie de l'histoire dans les Évangiles. Vers 1950, une deuxième quête du Jésus historique se met néanmoins en branle, la découverte des manuscrits de la mer Morte redonnant espoir aux chercheurs. Pour Ernst Käsemann (1906-1998), un des chefs de file de la deuxième quête, cette recherche est importante car s'il n'y a rien avant la Résurrection qui illustre que Jésus n'était pas un homme ordinaire, la foi aurait alors créé son objet.
Aujourd'hui, une troisième quête a lieu, continuant sans grande rupture les travaux débutés lors de la deuxième. Parmi les chercheurs qui y sont associés, il y a John P. Meier et son imposant ouvrage Un certain juif, Jésus, dont le quatrième tome vient de paraître en français. Michel Gourgues signale aussi les travaux de l'exégète britannique James Dunn qui soutient qu'il faut prendre acte du fait que les paroles de Jésus ne sont pas passées directement de sa bouche aux Évangiles, que plus de 40 ans séparent la mort de Jésus et la rédaction de l'Évangile de Marc, considéré par la plupart des spécialistes comme le plus ancien. Pendant toutes ces années, l'histoire de Jésus a donc été transmise oralement. Selon Dunn, il faut alors étudier les mécanismes de la tradition orale afin d'utiliser plus efficacement les Évangiles comme sources d'informations sur le Jésus historique.
Après deux siècles de recherche, que savons-nous du Jésus historique?
Lors de la deuxième et de la troisième quête du Jésus historique, des chercheurs ont développé des critères permettant de démontrer l'historicité de certains faits de même que l'authenticité de certaines paroles rapportés dans les Évangiles. Comme le formule notre exégète, les chercheurs peuvent donc, à l'aide de ces critères, faire du « pointillé », mais il demeure impossible de présenter un récit suivi strictement historique de la vie de Jésus.
Un de ces critères est l'attestation multiple, soit lorsqu'une parole ou un événement est rapporté par plusieurs sources indépendantes. C'est notamment le cas de la crucifixion de Jésus, mentionnée tant dans les Évangiles que dans des sources externes comme l'Histoire de Néron de l'historien latin Tacite, rédigée vers l'an 110, et l'ouvrage La Guerre des Juifs de l'historien juif Flavius Josèphe, écrit vers l'an 75. Un autre critère utilisé pour définir ce qui est historique dans les Évangiles est la discontinuité d'un geste ou d'une parole de Jésus par rapport à l'Ancien Testament ou au judaïsme de l'époque. La façon de prier de Jésus en est un exemple, particulièrement le fait qu'il utilise les mots « Père » et « Papa ». Cette manière familière de nommer Dieu tranche avec l'Ancien Testament, le mot « Père » étant d'ailleurs absent des 150 Psaumes. Un autre critère permettant de vérifier l'historicité d'un événement est celui d'embarras, ce qu'illustre à merveille le sommeil des disciples à Gethsémani. Le fait que cet incident soit raconté même s'il est gênant pour les disciples laisse penser qu'il a bien eu lieu : les évangélistes n'avaient pas avantage à inventer un tel événement.
S'il est possible de vérifier l'historicité de certains événements, ce ne semble pas être le cas pour les miracles qu'aurait réalisés Jésus. Michel Gourgues précise toutefois que pour John P. Meier, il ne fait aucun doute que Jésus a accompli dans un contexte religieux des actions qui ont passé pour extraordinaires, des actions qui ont marqué l'imaginaire d'un grand nombre de ses contemporains.

Est-ce que l'exclusion des récits apocryphes du Nouveau Testament est définitive?

Pour Michel Gourgues, il semble peu probable que des récits apocryphes, comme l'évangile de Thomas par exemple, soient intégrés un jour dans le Nouveau Testament. Nous ne pouvons refaire le choix des premières communautés chrétiennes : si certains récits n'ont pas été adoptés par ces dernières, c'est qu'elles n'y reconnaissaient pas leur foi. Par contre, que ferait l'Église si nous retrouvions la « source Q »? La « source Q » est, en plus de l'Évangile de Marc, la source commune qu'auraient utilisée Matthieu et Luc pour produire leurs récits. L'utilisation de la « source Q » par ces deux évangélistes qui ne se connaissaient pas expliquerait certaines concordances qui sont présentes dans leurs évangiles, mais absentes chez Marc. Par exemple, Matthieu et Luc rapportent le Notre Père et le Sermon sur la montagne, ce dont Marc ne dit mot. Ils ont donc probablement eu accès à une autre source que l'Évangile de Marc, une source qui serait perdue, la « source Q ». Cette source serait forcément antérieure aux récits de Matthieu et de Luc. Ainsi, advenant sa découverte, que déciderait l'Église? L'intègrerait-elle dans le Nouveau Testament?

Finalement, peut-on croire à l'histoire de Jésus?

Selon Michel Gourgues, une chose est sûre : pour un homme ayant vécu il y a plus de 2000 ans, Jésus de Nazareth est un personnage historique dont la vie est plutôt bien connue. Nous avons quatre évangiles complets, une vingtaine de lettres et quelques témoignages externes qui attestent de l'existence de Jésus. La présence d'autant de témoignages concordants sur un homme de cette époque est unique. Face à tous ces documents, l'historien est bien obligé de constater qu'il s'est passé autour de Jésus quelque chose d'unique dans l'histoire. Certes, la majorité des témoignages qui nous sont parvenus sont de la main de croyants. Néanmoins, certains de ces témoignages proviennent de gens qui ont connu Jésus et qui affirment que Dieu, à travers lui, a pris visage humain.
Revenons donc à notre question de départ : peut-on croire à l'histoire de Jésus? Michel Gourgues soutient que nous n'avons pas à croire à l'histoire, aux thèses des historiens de la vie de Jésus. La question est plutôt de savoir si l'on croit ou non aux témoignages des disciples qui affirmèrent qu'en Jésus, Dieu était présent.