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Spiritualite des exclus

Abdelkader Belaouni   réfugiéŽalgérien
Sylvain Pitre  ex-détenu
Jeannelle Bouffard  directrice du Carrefour d'alimentation et de partage (CAP) St-Barnabé
20 janvier 2011 • Compte-rendu de Mathieu Lavigne

Le Puissant, source de notre force intérieure

Abdelkader Belaouni

Réfugié algérien à qui le gouvernement canadien refusait un statut officiel, Abdelkader Belaouni a été accueilli à l'église St-Gabriel de Pointe Saint-Charles afin d'échapper à la déportation. Il y a été pris en charge par la communauté pendant près de quatre ans. De confession musulmane, il s'est attiré l'admiration des paroissiens par sa piété.
Nous vivons tous des hauts et des bas. Parfois, les épreuves que nous vivons sont largement dues à des éléments qui nous sont extérieurs, des éléments sur lesquels nous n'avons pas de contrôle. Trois fois, Abdelkader Belaouni a vu le contrôle sur son destin lui échapper. Dans un premier temps, il a été forcé de quitter son pays, l'Algérie, vers les États-Unis. Dans un deuxième temps, il a été forcé de quitter les États-Unis pour le Canada. Finalement, le Canada a voulu renvoyer M. Belaouni vers les États-Unis.
Abdelkader - qui est aveugle, précisons-le d'entrée de jeu - était donc seul et sans recours devant des bureaucraties gouvernementales qui décidaient de son avenir. Lorsque l'ordre de déportation du Canada vers les États-Unis a été donné, il a décidé de refuser de s'y plier et d'ainsi reprendre le contrôle sur sa vie. Mais que peut faire un individu face au pouvoir de l'État?
C'est dans le quartier Pointe Saint-Charles qu'Abdelkader - ou Kader, comme l'appellent ses amis - avait déposé ses valises. Très actif dans sa communauté, il était bien connu des gens du quartier. Ces derniers se sont rapidement mobilisés lorsqu'il a décidé de résister à sa déportation. On lui proposa alors de se réfugier dans l'église St-Gabriel, une église catholique irlandaise qui fut une véritable bouée de sauvetage pour ce réfugié algérien.
Abdelkader est entré dans cet édifice sans savoir quand il pourrait en sortir. Les prisonniers connaissent leur date de libération, ils ont au moins cet horizon auquel s'accrocher. Pas Kader. Une fois dans l'église, ou plutôt dans la chambre qui lui était allouée dans le presbytère, les jours et les nuits se sont mis à s'enchaîner, rapidement, sans distinction : le temps est devenu flou. Sans espoir, plongé dans une insoutenable et interminable incertitude, la dépression s'est emparée de lui. Cependant, de la même façon dont il avait décidé de s'opposer à l'ordre de déportation, il décida de ne pas laisser la dépression l'envahir complètement.
Kader est un musulman pratiquant. Lors de son séjour en l'église St-Gabriel, il a commencé à fréquenter un groupe de lecture de la Bible qui se réunissait chaque jeudi. Ce groupe a eu un impact majeur sur lui, sur sa reprise en main. La lecture de la Bible et les discussions entourant les passages lus l'inspirèrent. Il fut frappé par la grande ressemblance de la Bible avec le Coran. Il commença aussi à assister à la messe du dimanche, notamment pour écouter l'homélie du prêtre. Lire la Bible, assister à la messe, tout ça a conduit Abdelkader à approfondir sa réflexion sur Dieu, sur ce qu'il désigne comme « le Puissant ». Il a compris qu'il devait laisser son destin entre les mains de ce Puissant, car c'est Lui qui décide et Lui savait qu'il n'avait rien fait de mal, qu'il menait une bonne vie. Seule l'opinion du Puissant compte vraiment.
Lentement, à travers son quotidien de lecture, de réflexion, de prière, Kader a pris conscience de sa force. Et son exclusion est devenue un lieu d'action. Il a débuté l'écriture de deux livres, un en français et un en anglais; d'ailleurs, les deux sont presque terminés. Il a même enregistré deux albums de musique en plus d'animer une émission de radio directement de l'église St-Gabriel. D'où lui est venue l'énergie de faire tout cela, malgré sa situation, malgré l'incertitude? Selon lui, cela lui vient de la force intérieure qui lui fut donnée par le Puissant. C'est grâce à Lui qu'il a traversé cette longue épreuve et qu'il en est sorti plus fort. C'est grâce à Lui qu'il est bien dans sa peau aujourd'hui, qu'il travaille, fait sa musique, bref, qu'il vit.
Pour Kader, la décision initiale de foncer, de se battre lorsque l'on vit des épreuves peut venir de soi; mais la capacité de s'accrocher, de persister en cours de route vient du Puissant. La force nécessaire vient de Lui. Lorsque nous nous ouvrons à Lui, nous ne sommes plus seuls dans l'adversité.

   

La présence de Dieu dans la fraternité

Sylvain Pitre

Sylvain Pitre est un ex-détenu qui a trouvé la voie de la rédemption dans le travail et la prière. Il témoigne de la possibilité d'une reprise en main par la spiritualité.
Sylvain est sorti du pénitencier il y a deux ans maintenant. Depuis un an, il est de retour dans la collectivité. Comment s'est-il retrouvé derrière les barreaux? Sans entrer dans les détails, il évoque une jeunesse difficile, marquée par une figure paternelle négative que tentait de contrer une mère exceptionnelle. Sylvain se dit toutefois pleinement responsable de ses malheurs : si sa vie a dérapé, c'est parce qu'il a fait des mauvais choix, des choix qui aboutirent à une dépendance aux drogues. Au début, la drogue était une porte d'entrée dans un cercle « d'amis », une façon de recevoir de l'attention et de se valoriser. Il voulait faire comme les autres, tout simplement. Lentement, du petit joint qui faisait rire, Sylvain est passé aux drogues dures. Son entourage se transforma, suivant les étapes de sa déchéance. Puis les crimes devinrent nécessaires à l'achat des doses que son corps lui réclamait de plus en plus souvent.
Sylvain se retrouva donc derrière les barreaux. L'emprisonnement ne l'empêcha pas, pour encore plusieurs années, de continuer à consommer. Le déclic se fait un matin, le lendemain de son anniversaire, alors qu'il se réveille en cellule d'isolement. Il décide de se prendre en main, de « faire un homme de lui » comme il le dit lui-même. Débute alors une période de réflexion, de méditation où Sylvain creuse en lui-même pour y retrouver de bonnes valeurs, des valeurs enfouies très profondément sous des années de consommation, de mauvaises fréquentations, de crimes. Entreprendre une telle démarche ne peut se faire seul. Il s'est alors rapproché de gens dont l'influence ne saurait être que positive, des gens qui le soutiendraient dans ses efforts.
Une fois décidé, Sylvain n'a jamais rechuté, contrairement à plusieurs personnes dépendantes des drogues. Ce succès l'a encouragé, lui a donné la confiance nécessaire pour poursuivre son cheminement. Plusieurs personnes ressentent un certain rejet lorsqu'elles tentent d'arrêter de consommer puisqu'elles perdent alors leur entourage qui lui continue à se droguer. Sylvain affirme avoir vécu tout le contraire. Il était entouré de bonnes personnes et reçut beaucoup de soutien.
Une fois sa dépendance estompée, Sylvain s'est lancé dans une foule d'activités. Avec les gens de l'aumônerie, au contact de qui se développera aussi sa vie spirituelle, Sylvain participa notamment à l'organisation de divers événements. Avec la réalisation de ces projets, Sylvain constata un changement dans le regard que les autres posaient sur lui : tranquillement, il gagnait leur confiance et du même coup, gagnait confiance en lui. On lui confia davantage de tâches, entre autres dans la cuisine. Il joignit aussi un groupe de pairs aidants qui intervenait auprès des prisonniers suicidaires. Ces responsabilités grandissantes donnèrent à Sylvain une raison de plus pour s'accrocher, pour persister. Le retour à la cellule le soir était moins pénible puisqu'il pensait alors à ce qu'il accomplissait, aux choses positives qu'il vivait, plutôt que de ressasser un quotidien vide et dénué de sens.
Sylvain vivait désormais des rapports interpersonnels enrichissants et valorisants. Il développait des rapports humains sincères, authentiques. Les encouragements reçus étaient vrais car il côtoyait maintenant des gens qui voulaient son bien-être. Terminés les encouragements empoisonnés « d'amis » espérant surtout le voir partager avec eux son « stock ».
Cette évolution s'est accompagnée d'un questionnement sur Dieu. Longtemps, Sylvain crut que Dieu n'existait pas ou qu'Il n'existait que pour les autres. Jeune, il ressentait une certaine colère face à Dieu et le blâmait pour les difficultés qu'il vivait. En cours de route, il dit s'être aperçu qu'il y avait bien « quelqu'un ». En prison, il fréquentait régulièrement la chapelle. Croire en Dieu l'a aidé à entrer en contact avec les autres, à s'ouvrir. Selon Sylvain, nous sommes tous traversés par Dieu et Il est celui qui rend possible les rapprochements, le développement de liens entre nous. Il souligne l'importance de la communauté, du sentiment de fraternité, le bien-être qu'il retire de l'échange d'énergie vécu dans ses contacts avec les autres. Tout ça vient de Dieu selon lui : ce sont des signes de sa présence.
Les anciens prisonniers, lorsqu'ils retournent dans la société, vivent très souvent du rejet, de l'exclusion. Continue alors l'isolement, qui à son tour engendre le découragement. Sylvain a eu de la chance et il le sait. La confiance qu'il avait bâtie en prison, il l'a amenée avec lui à l'extérieur des murs. Même si tout ne s'est pas déroulé exactement comme il l'entrevoyait, plusieurs portes se sont ouvertes à lui et il a su profiter des occasions offertes. Depuis un an, il travaille au même endroit et tout va pour le mieux. Il a rencontré une bonne personne et est bien entouré.
À travers ce cheminement, Sylvain en est venu, non sans mal, à se pardonner. Pardonner à soi- même est la chose la plus difficile selon lui, et une fois ce premier pas effectué, nous pouvons pardonner aux autres. Le pardon est essentiel car il nous permet d'alléger la brique que nous portons tous sur notre dos, une brique composée de nos erreurs et de celles dont nous avons été les victimes. Le pardon nous permet donc de marcher plus léger, plus libre.

La foi en la présence de Dieu et la force de la communauté

Jeannelle Bouffard

Jeannelle Bouffard a été agente de pastorale à la paroisse Saint-Barnabé, dans Hochelaga-Maisonneuve. Lors de la fermeture de l'église, elle a participé à sa reconversion en un centre communautaire, le Carrefour d'alimentation et de partage (CAP) St-Barnabé. Cet organisme a ouvert ses portes en 1991 et elle en est la directrice. Sa vie intérieure nourrit son action sociale.
Dans son travail, Jeannelle côtoie l'exclusion au quotidien. Nous vivons ou avons tous vécu l'exclusion, fait-elle remarquer. La plupart du temps, nous parvenons à continuer d'avancer malgré les différentes barrières placées devant nous car dans notre for intérieur, nous savons que nous sommes plus que ce que nous laissons paraître aux autres. Nous avons en nous une force intérieure qui nous dépasse. C'est cette force qui fait que nous avançons, que nous évoluons.
C'est cette force qui fait que nous pouvons apporter quelque chose à ceux qui nous entourent et grandir à leur contact, qui fait que nous débordons de notre petite personne et de nos soucis. C'est cette force intérieure que Jeannelle partage au quotidien avec les personnes fréquentant le CAP St-Barnabé, et c'est cette force qu'elle veut éveiller chez elles. Dans son travail, Jeannelle donne beaucoup d'elle-même, mais elle dit recevoir tout autant. Elle affirme côtoyer chaque jour des personnes extraordinaires, des personnes qui lui apprennent à devenir davantage elle-même et de plus en plus fille de Dieu.
Malgré les années qui passent, Jeannelle demeure très interpellée par les gens qui fréquentent le CAP St-Barnabé. Même si, en tant que directrice, elle n'est pas toujours sur « la ligne de front », elle veille à être présente et à l'écoute des personnes qui fréquentent l'organisme afin de cheminer avec elles. Ces personnes sont des hommes et des femmes vivant pour la plupart la pauvreté dans toutes les facettes de leur vie; des personnes assistées sociales, qui ont vécu de la violence conjugale, l'inceste, la toxicomanie, des ex-détenus, des personnes qui ont des problèmes de santé mentale, des jeunes femmes, et des moins jeunes, qui se prostituent. Lorsque ces personnes entrent au CAP St-Barnabé, elles s'assoient à une table de l'organisme et on leur offre un café. Le café est un prétexte pour entrer en communion avec elles, pour créer un lien et ainsi dépasser le premier regard, souvent trompeur, que l'on peut porter sur autrui; il s'agit de dépasser ce réflexe de répulsion qui parfois nous prend devant la misère humaine.
Ces hommes et ces femmes ont souvent le goût de parler, de livrer une partie d'eux-mêmes. Parfois, les intervenants du CAP doivent les secouer, les interpeller, même leur demander de se laver. L'intervenant joue donc tous les rôles : celui de la personne qui écoute, qui brusque l'autre pour le sortir de sa torpeur, et celui de la mère bienveillante. Pour Jeannelle, il est évident que si elle n'avait pas au coeur de son être une force d'amour assez grande, une force qui vient selon elle du coeur de Dieu, elle ne pourrait faire ce travail.
Cette ancienne agente de pastorale se dit fortement inspirée par une spiritualité de la présence de Dieu. Un leitmotiv des Frères des Écoles chrétiennes l'a d'ailleurs marqué et rythme son quotidien : « Souvenons-nous que nous sommes dans la sainte présence de Dieu! Et adorons- le! » Lorsque pointe un sentiment de fermeture, de répulsion, Jeannelle se répète ces mots qui viennent à tout coup transformer le regard qu'elle porte sur l'autre. À partir de ce moment, des choses extraordinaires peuvent arriver, des relations incroyables peuvent être créées avec des hommes et des femmes qui ont un profond besoin d'être aimés et écoutés. « On ne peut pas demander à des gens de se dépasser si l'on est pas capable d'abord de les accueillir », souligne-t- elle.
C'est cette spiritualité de la présence de Dieu qui lui donne du souffle pour agir ainsi au quotidien. À chaque jour, elle renoue avec cet engagement, sachant que Dieu est présent, présent en elle et en chacune des personnes qu'elle côtoie. Jeannelle précise que Dieu lui semble présent autant dans ses silences que dans les agitations extérieures vécues au quotidien. Elle se considère privilégiée, gâtée par Dieu, car Il lui donne la grâce de ne jamais douter qu'Il est là. Cette conscience de la présence de Dieu est un cadeau qu'il ne faut pas garder pour soi, précise-t- elle : Dieu ne se manifeste pas à nous pour que nous l'enfermions en nous, mais bien pour que nous puissions le révéler, le transmettre.
Au coeur de l'engagement de Mme Bouffard se trouve aussi une spiritualité de la communauté. Pour les gens qui le fréquentent, le CAP St-Barnabé constitue leur famille. C'est lui qu'ils appelleront pour avoir du soutien, de l'aide, ou simplement pour donner des nouvelles, comme nous le faisons avec nos proches. N'ayant pas d'entourage, le CAP leur permet de sortir de l'isolement. Cette communauté, c'est la communion établie avec des personnes humaines qui se sentent seules, abandonnées, qui ne savent plus qu'elles ont une valeur pour quelqu'un. Elles se tournent vers cet organisme car elles savent qu'elles peuvent compter sur lui, elles sentent qu'elles sont importantes aux yeux des gens qui y travaillent. Cette spiritualité de la communauté, de la famille humaine, amène les gens du CAP St-Barnabé à tenter de bâtir un projet commun. Pour les croyantes et les croyants, ce projet a pour nom le Royaume de Dieu, mais il peut prendre un autre nom : un monde meilleur. « Ce projet, nous avons la chance de le bâtir, car si Dieu agit pour les humains, il agit aussi par les humains », croit la directrice du CAP St-Barnabé. Nous pouvons donc collaborer à ce projet, comme nous pouvons aussi le refuser; mais il n'en demeure pas moins que nous avons la possibilité, ensemble, de faire les choses autrement. Car une chose ne doit pas être oubliée : la force de la communauté.