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Comment je suis redevenu chrétien ?

Jean-Claude Guillebaud

Journaliste, chroniqueur au Nouvel Observateur
17 octobre 2007 • Compte-rendu de conférence par François Julien

Jean-Claude Guillebaud

Chroniqueur au Nouvel Observateur, lauréat du prix Albert Londres, ancien du journal Le Monde, ex-dirigeant de Reporter sans frontière, Jean-Claude Guillebaud a donné une conférence, mercredi le 17 octobre sur son dernier livre : « Comment je suis redevenu chrétien ». Le journaliste y présente la démarche intellectuelle et spirituelle qui l’a guidé. En voici le compte-rendu.

Un constat de base

M. Guillebaud débute son allocution en déclarant qu’il n’a malheureusement aucun message à nous donner. En fait, sa démarche cherchait d’abord à répondre à une question simple, mais dont la réponse est certes compliquée : qu'est-ce qui nous arrive? Le constat de base est que nous vivons aujourd’hui dans un monde en pleine mutation. Le monde dans lequel nous vivions au cours du XXe siècle disparaît et nous avons du mal à comprendre le monde naissant d’aujourd’hui, avec ses nouvelles dynamiques et ses nouvelles relations à la famille, à l’autorité ou à la religion.

Son cheminement de vie

C’est pour trouver des réponses à cette question que M. Guillebaud quitta volontairement, au début des années 80, le monde du journalisme pourtant aimé passionnément et dans lequel il s’était forgé une très grande réputation. Cette carrière l’avait amené à couvrir les guerres, les famines, les désastres et autres misères du monde, expérience d’ailleurs profondément marquante. Il y vit aussi se développer notamment les nouvelles technologies, les révolutions informatiques et génétiques. Toute son expérience et sa carrière de journaliste, à voir le monde passer et évoluer, lui fit prendre conscience des immenses transformations économiques, technologiques, géopolitiques et même religieuses à travers lesquelles le monde du XXe siècle était passé en l’espace de quelques années et la différence immense entre le monde de son enfance et celui d’aujourd’hui. Il lui vint alors le désir tout naturel de vouloir comprendre ces changements. Il eut peur de finir par devenir sot et de ne plus être en mesure de comprendre notre monde. Il décida alors de démissionner du journal Le Monde et de prendre le temps de réfléchir, de réapprendre l’univers d’aujourd’hui.
Il accepta ainsi un emploi aux éditions du Seuil où on lui confia le département des sciences humaines. Il y développa des liens avec de grands penseurs l’aidant à pousser sa réflexion plus avant. Neuf années durant, il parcourut les colloques et les conférences à travers le monde pour écouter les grands noms, et ce, dans tous les domaines scientifiques. En côtoyant tous ces penseurs et chercheurs, il découvrit deux volontés communes les réunissant : d'abord, celle de mettre en commun, de partager nos connaissances et nos savoirs, et ensuite le désir profond de vouloir mettre de côté les luttes, les conflits et les rivalités pouvant les opposer. Une seule passion les réunissait : réfléchir et essayer de comprendre.
Durant cette période d’éditeur au Seuil, M. Guillebaud redevint, selon ses dires, tel un simple étudiant. Mais même s’il apprit énormément, jamais l’idée ne lui vint jusque-là d’écrire sur ces réflexions personnelles. En enfin, deux déclics le poussèrent à l’écriture. Le premier vint du philosophe et épistémologue français Michel Serres. Lors d’une conversation portant sur le corporatisme universitaire et le discrédit lancé gratuitement aux penseurs tentant de réfléchir sur un domaine dont ils ne sont pas à priori spécialistes, tel un philosophe cherchant à porter sa réflexion sur l’économie, M. Serres se tourna alors vers M. Guillebaud et lui dit : « Mais j’y pense, toi Jean-Claude, toi, tu viens du journalisme, c’est-à-dire que tu viens de nulle part. Toi, comme tu viens de nulle part, il n’y a rien d’écrit sur ton front, tu pourras chasser sans permis. Tu pourras t’imbriquer entre les disciplines. Et le fait que tu sois hors de nos classements te donnera une liberté que nous, nous n’avons pas. Tu seras notre messager entre les différentes disciplines. » M. Guillebaud décida alors d’écrire prudemment un premier ouvrage : La Trahison des Lumières (Le Seuil, 1995). Ouvrage accueilli avec enthousiasme. Le second déclic joua un rôle complémentaire à celui de Michel Serres. Il vint de l’anthropologue française Françoise Héritier qui lui dit un jour : « M. Guillebaud, j’ai compris ce que vous commencez à faire. Je voulais vous dire que, votre travail, continuez-le parce qu’il va être utile pour nous tous. » Il s’en suivit ainsi plusieurs autres ouvrages de réflexion, et ce, jusqu’à aujourd’hui.

La démarche du retour vers la foi

Au début de sa réflexion, M. Guillebaud n’avait d’autre objectif que de comprendre les changements profonds animant le monde au tournant du XXIe siècle. Cependant, et malgré le fait qu’il se soit écarté de la religion au début de l’âge adulte, cette réflexion le ramena presque involontairement vers le message évangélique. D’ailleurs, il ne s’en rendit compte qu’au jour où cela devint une évidence flagrante. Il ne revint donc pas au coeur de la foi chrétienne par une certaine illumination ou une forme de mysticisme, mais bien par une démarche dictée par la raison. Cette démarche, M. Guillebaud la représente par l’image de trois cercles concentriques franchis successivement.
Le premier de ces cercles représente la découverte, ou la redécouverte, de l’univers moderne en tant que produit direct du christianisme et du message évangélique. La plupart de nos valeurs actuelles ont leur source dans la chrétienté. Prenant trois exemples simples, M. Guillebaud nous en fait la démonstration. Premier exemple : la notion de liberté individuelle. L’autonomie de la personne nous vient directement de la tradition chrétienne malgré ce qu’en disent de nombreux détracteurs de l’Église se complaisant à l’opposer à elle. Cette valeur n’existait dans aucune autre culture antérieure. Et elle n’existait pas plus dans les autres cultures du monde avant que les Occidentaux ne la leur transmettent. Le second exemple concerne la notion d’égalité. Cette notion nous convainquant qu’un homme récipiendaire du prix Nobel est égal en dignité avec une personne handicapée ou déficiente intellectuellement. Ici encore, cette notion n’existait pas avant qu’elle soit générée puis diffusée par le christianisme. Même si de nos jours cette valeur fut laïcisée et qu’il ne soit plus nécessaire d’avoir la foi pour se la faire sienne, nous ne devons pas oublier sa source chrétienne. Le troisième et dernier exemple est la notion de progrès. De nos jours, tous croient au progrès. L’une de nos responsabilités communes est de chercher à améliorer les choses. L’idée que le temps est droit, qu’il progresse vers l’avant est proprement judaïque. Les chrétiens la reprirent en la nommant « l’espérance », puis, durant la période révolutionnaire, elle fut à nouveau reprise et rebaptisée « le progrès ». Mais nous parlons toujours de la même valeur. Cette valeur est judéo-chrétienne.
Le second cercle représente la prise de conscience de la puissance du message évangélique. Ce message est si puissant qu’il a changé et continu de changer profondément l’histoire du monde. Ce message doit être découvert puis redécouvert de génération en génération. Dans le message évangélique, il y a une part de révélation et une part d’interprétation des hommes. Cette part d’interprétation, très importante, fait en sorte que le message doit constamment être relu et réinventé. Cependant, nous avons trahi ce message, nous l’avons travesti avec le temps et aujourd’hui nous le transmettons mal. L’Église n’a en réalité aucun problème de contenu, mais plutôt de langage. La Bible contient un message fantastique, merveilleux, mais nous n’utilisons pas les mots d’aujourd’hui, le langage du monde moderne pour le transmettre. Il faut donc réinterpréter le texte. Il faut comprendre à nouveau son contenu et le réécrire pour le faire comprendre aux hommes d’aujourd’hui.
Nous en arrivons maintenant au troisième cercle, et ce n’est peut-être pas le dernier… La foi c’est un peu plus que la découverte de la puissance du message évangélique. Ici, deux éléments jouent : la volonté et la dimension relationnelle. Contrairement aux croyances de certains, il y a dans la foi une force de volonté. La foi est fondamentalement un choix, un engagement. Ça ne nous tombe pas dessus. Au départ, c’est une adhésion volontaire. Puis nous trouvons la dimension relationnelle puisque nous adhérons à quelqu’un, et non à quelque chose. Nous adhérons à une communauté véhiculant les idées de confiance et d’amour.
Il reste enfin à déterminer à quoi nous adhérons exactement : avoir la foi, est-ce avoir trouvé une certitude et ne plus jamais en douter? Certes non. La foi n’est pas d’avoir éliminé le doute. Ce n’est pas de faire économie de son intelligence. C’est triompher du doute à chacune de ses présences. C’est être capable de raisonner le doute et de questionner sans cesse sa foi par l’intelligence. M.Guillebaud termine alors son allocution par une citation bien à propos de l’écrivain français Georges Bernanos : « La foi, c’est 24 heures de doute, moins, une minute d’espérance » à laquelle il répond : « Hé bien, si déjà c’était ça, ce serait pas mal! »