Il existe des athées qui revendiquent pour eux-mêmes l’accès à la
vie spirituelle. Un athée peut-il vraiment avoir une vie spirituelle?
Les athées seraient-ils condamnés à vivre sans spiritualité? L’expérience
spirituelle est-elle possible sans se référer à un transcendant,
sans reconnaître l’existence de Dieu? Ces questions ne sont pas théoriques
: elles se posent concrètement depuis longtemps. Qui n’a pas entendu,
dans une conversation, quelqu’un dire, pour prendre ses distances
d’avec l’Église, mais sans pour autant se couper de l’expérience
de vie intérieure : « C’est spirituel, mais pas religieux ». Cet
écart entre la vie spirituelle et la religion s’est peu à peu creusé
à l’occasion du mouvement de laïcisation de la société et des désaffections
importantes qu’ont connues les institutions ecclésiales traditionnelles.
Déjà, en 1966, dans un article faisant le point sur les caractéristiques
et les tendances de la vie spirituelle d’alors, Charles
Taylor notait le vif contraste existant entre la spiritualité d’hier
et les courants spirituels actuels : « Pour qui a été formé dans
l’une des principales traditions religieuses, la spiritualité contemporaine
apparaît débridée et multiforme au-delà de tout ce qu’on
peut imaginer. Elle s’abreuve à toutes les religions du monde, de
même qu’à la psychologie des profondeurs, aux traditions populaires,
aux méthodes thérapeutiques de guérison et à beaucoup d’autres réalités.
Les croyants des religions traditionnelles en sont estomaqués et
sont tentés de croire que la jeune génération s’est égarée complètement
».
Les nouvelles tendances de la spiritualité se caractérisent, selon
Charles Taylor, par un triple contraste :
Il y a, en premier lieu, une nette insistance sur la vie présente
(une vie centrée sur soi, sur ses besoins individuels, sur son épanouissement
et sa réalisation personnelle) par opposition à l’au-delà de la vie
(à la reconnaissance d’un transcendant et d’une vie après la mort,
exigeant de l’austérité, du détachement et du dépassement de soi).
Le transcendant est ou bien absent ou bien instrumentalisé. Il ne
fait pas partie de notre vie, mais se situe « au-delà d’elle ». On
reconnait facilement ici les dérives du Nouvel-Âge.
Le deuxième contraste se retrouve dans l’affirmation, l’exaltation
et la promotion de la vie ordinaire (des valeurs de justice, d’égalité,
de bienveillance) à l’encontre des manifestations extraordinaires
(réservées à une élite de la contemplation, aux moines et aux moniales).
Cette deuxième caractéristique relève d’une approche critique des
religions qui laisse entrevoir l’avènement du sécularisme.
Enfin, les spiritualités exclusivement centrées sur la vie présente
et sur la vie ordinaire non seulement témoignent de l’éclipse du
transcendant dans ce monde, mais exprime en même temps l’insatisfaction
et le désenchantement à l’égard de ce monde dont elles dénoncent
la monotonie, l’étroitesse et la prédominance de préoccupations utilitaires
et instrumentales, la subordination de toutes les valeurs à la prospérité.
D’où le côté sombre, ténébreux des spiritualités nouvelles. Elles
semblent centrées sur des doctrines du vide, de la mort et du néant.
On retrouve sans doute là l’influence de Nietzsche. Quand la religion
manque de nous introduire au transcendant, alors apparaît la fascination
de la mort et de la violence. Si l’homme ne se dépasse pas par le
haut, il tente, semble-t-il, de le faire par le bas.
Ce constat de Charles Taylor rejoint les tendances de plusieurs
athées contemporains qui réclament le droit d’accéder à la vie spirituelle.
Je pense, entre autres, à André Comte-Sponville et à Jules Ferry,
l’ancien ministre français de la jeunesse. André Comte-Sponville
se veut une sorte d’« athée chrétien », d’« athée fidèle », solidaire
d’une histoire, d’une tradition et d’une communauté; il accepte l’infini,
l’éternité, l’absolu, le mystère, l’amour, mais rejette le dogmatisme,
l’intégrisme, le fanatisme. Il n’est pas vrai, selon lui, que les
athées n’ont ni morale ni éthique. Ils partagent même 95% des valeurs
des croyants et estiment qu’ils peuvent aussi bien avoir une vie
spirituelle en dehors de la foi.
Dans son livre L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité
sans Dieu, André Comte-Sponville après avoir s’être
posé une double interrogation: « Peut-on se passer de
religion? » et « Dieu existe-t-il? », consacre entièrement
la dernière section de son ouvrage à la question : «
Quelle spiritualité pour les athées? » (pp. 145-212)
Il introduit ainsi cette section : « Terminons par le
plus important, qui n’est pas Dieu, du moins à mes yeux, ni la religion,
ni l’athéisme. Certains s’en étonneront : Vous, un athée, vous vous
intéressez à la vie spirituelle! Et alors? Que je ne croie pas en
Dieu, cela ne m’empêche pas d’avoir un esprit, ni ne me dispense
de m’en servir [... ] Ne pas croire en Dieu, ce n’est pas une raison
pour renoncer à toute vie spirituelle[...] Qu’est-ce que la spiritualité?
C’est la vie de l’esprit. » (pp. 145-146) Ce qui importe, c’est de
« retrouver une spiritualité sans Dieu, sans dogmes, sans Église,
qui nous prémunisse autant du fanatisme que du nihilisme
».
Comte-Sponville poursuit en précisant : « Quelle spiritualité pour
les athées? Repensant aux trois vertus théologales de la religion
chrétienne, je répondrais volontiers: une spiritualité de la fidélité
plutôt que de la foi, de l’action plutôt que de l’espérance, [...]
enfin de l’amour, évidemment, plutôt que de la crainte ou de la soumission.
» (pp. 151-152) « Spiritualité de l’immanence, écrit-il plus loin,
plutôt que de la transcendance, et de l’ouverture plutôt que de l’intériorité.
» (p. 212)
* * * * *
Que penser, que faire devant tout cela? Un athée peut-il vraiment
exercer une vie spirituelle? D’autres que moi seraient
plus désignés pour répondre à cette question et mener
le débat. À commencer, bien sûr, par les athées eux-mêmes.
À eux de dire ce qu’ils entendent par une spiritualité sans transcendance,
comme s’efforce de le faire André Comte-Sponville. Parmi
les penseurs religieux de chez nous, Jacques Grand’Maison est à coup
sûr le meilleur pour défendre le point de vue des croyants sur le
problème d’une vie spirituelle sans Dieu. Je pense ici tout spécialement
à son dernier livre Pour un nouvel humanisme, qu’on ne saurait trop
conseiller pour éclairer et approfondir le présent débat.
En ce qui me concerne, disons que je suis un croyant fasciné par
l’incroyance, tout comme il existe des athées fascinés
par la question de Dieu. Jean Rostand, le biologiste
aux grenouilles, confiait à Jean Guitton « Comme vous
avez de la chance de croire en Dieu! Vous pouvez n’y
pas penser. Moi qui n’y croit pas, je suis obligé d’y
penser toujours » « Ce qui me scandalise, c’est que ceux
qui croient en Dieu, n’y pensent pas aussi passionnément
que nous qui n’y croyons pas, pensons à son absence.
» Si des incroyants sont tentés par la foi, il faut reconnaître
qu’il existe des croyants qui le sont par l’incroyance. C’est à se
demander s’il y a tellement de différences, à ce niveau, entre un
athée et un croyant. « Que de brouillard, note Jean Guitton, s’interpose
entre ce que l’on croit croire et ce que l’on croit vraiment, ─ plus
encore, entre ce qu’on croit ne pas croire et ce qu’on croit sincèrement,
en silence. »
Cette dernière réflexion permet d’introduire ici quelques remarques
préliminaires qui s’imposent pour éclairer les rapports entre les
croyants et les incroyants.
Il importe tout d'abord de bien saisir que « nous sommes tous embarqués
», comme dit Pascal (Pensées 451). Nous partageons tous
la même condition humaine, les mêmes énigmes, les mêmes
difficultés de vivre : la souffrance, le mal et la mort.
Nous sommes tous confrontés aux mêmes trois questions
fondamentales : « D’où venons-nous, que sommes-nous,
où allons-nous? » Nous cherchons tous, selon les tempéraments,
le sens de notre vie ou le bonheur. Nous honorons tous les mêmes
valeurs de liberté, de créativité, de beauté, de vérité, de bonté,
d’amour, de partage, de justice. Jacques Leclercq a écrit un fort
beau livre, Le Jour de l’Homme,préfacé par Roger Garaudy et postfacé
par Francis Jeanson, deux incroyants qui ont accepté de dialoguer
avec lui sur des questions profondes portant sur la condition humaine
: Dieu, l’homme, la liberté, la souffrance, la mort et la résurrection.
« Leur présence au début et à la fin du volume, précise Jacques Leclercq,
se veut un témoignage que la rencontre est possible entre
la foi et l’incroyance dès qu’il s’agit de partager au niveau de
l’homme, du monde, de la vie, de la tendresse, de la liberté, de
l’intelligence. » Il faut reconnaître encore que, devant notre commune
condition humaine, personne ne possède le monopole de la vérité et
de l’intelligence. Le croyant peut fort bien se poser sans peur toutes
les questions, mais il n’est pas vrai qu’il possède toutes les réponses.
Je suis convaincu qu’il ne saurait en être autrement pour les athées,
dès lors que, de part et d’autre, l’intolérance, le dogmatisme et
le fanatisme demeurent toujours à combattre et à rejeter. Qui ne
serait pas d’accord avec Pascal pour affirmer que l’athéisme est
signe « de force d’esprit, mais jusqu’à un certain point seulement.
» et qu’« il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu
de la raison »? (Pensées 359, 465) Tout ceci pour dire qu’il existe
assez de raisons pour croire et ne pas croire. « La religion et la
foi en Dieu, écrit Jacques Grand’Maison, ne tiennent pas d’une évidence
indiscutable, mais d’une posture libre, ouverte sur d’autres
plausibilités, dont celles des agnostiques et des athées. »
Dans ce contexte, il n’est plus pertinent de considérer les athées
comme des ennemis. Bien sûr, ils se refusent de croire
en Dieu; ils questionnent et contestent certes notre
foi. Ce sont des adversaires, mais non des ennemis. Leurs
différences et leurs différends constituent, en vérité,
des richesses et non des menaces pour les croyants. Dans
les sports, au tennis, au golf ou au hockey, par exemple,
l’adversaire joue un rôle singulièrement précieux : il
force l’opposant à donner le meilleur de lui-même. « Pour les arts
martiaux, écrit Annick de Souzenelle, l’adversaire n’est pas l’ennemi,
il est celui qui est là pour nous faire découvrir une dimension de
nous-mêmes que nous ignorions. Il nous déstabilise pour nous faire
accoucher de nous-mêmes […] ne pas lutter contre, mais avec ses
démons. » Comme Jacob avec l’ange : « Je ne te lâcherai
pas que tu ne m’aies béni! » (Gn 32, 27) L’homme se découvre devant
l’obstacle, disait Saint-Exupéry. L’énergie de l’intellect humain,
c’est connu, croît avec l’opposition. « Faute de miroir, on ne peut
voir son visage. Faute d’adversaires, on ne connaît pas ses défauts.
» Ainsi est-il bon de se faire demander par les athées : « Où est-t-il
ton Dieu? » (Ps 41, 11)
Autre remarque importante, inspirée Viktor Frankl, le psychiatre
de Vienne : on diminue les personnes en le prenant telles qu’elles
sont, alors qu’elles sont appelées à changer, à évoluer. Les athées
comme les croyants sont des personnes en devenir, vivant une histoire.
En les fixant dans ce que l’on perçoit d’elles, – souvent superficiellement,
– à un moment donné de leur histoire, on les ampute de leur avenir
et des transformations dont il est porteur. C’est dire que ce qu’ìl
faut considérer, par delà les professions de foi ou d’incroyance,
ce sont les premiers principes et la logique interne qui régissent
la vie des personnes, les dynamismes en œuvre chez elles et surtout
l’orientation fondamentale de leur devenir. Qu’y a-t-il derrière
ce qui est affirmé, proféré verbalement : « Je suis athée, je suis
croyant, etc. »? Vers quoi tend la personne profondément, vers la
vie ou vers la mort, vers la plénitude d’être ou vers le néant? Y
a-t-il, au fond de la personne, ce « basic trust in being » dont
parle Frankl, ce noyau solide de confiance qui atteste invinciblement
en dedans de nous, à l’instar d’Etty Hillesum, que malgré tout et
en dépit de tout, la vie est belle et qu’elle a du sens? C’est à
ce niveau, et en regard de cette orientation de base vers la vie,
beaucoup plus que sur les déclarations verbales, que nous pouvons
juger de la foi ou de l’incroyance d’une personne. Je puis proclamer
que je crois en Dieu et me situer en vérité sur le chemin de l’athéisme;
je puis me dire incapable de reconnaître l’existence de Dieu et me
trouver sans trop le savoir en marche vers lui. Il reste au facteur
temps, au déroulement de mon histoire, avec ses infidélités et ses
reprises, d’expliciter et d’amener à maturité ce qui se trouve déjà
solidement assuré dans le fond de mon cœur, dans la visée, les horizons
et l’orientation dynamique de ma personne.
* * * *
Plusieurs attitudes me désolent profondément quand je contemple
le paysage de la religion. Je me sens mal à l’aise, pour employer
un euphémisme, quand je me trouve devant les intégrismes des deux
côtés, chez les croyants comme chez les incroyants. Qu’il s’agisse
de l’intégrisme de scientifiques (il y a là, à mon avis, une contradiction
dans les termes) qui absolutisent leur méthode à coup de « rien d’autre
que » et opèrent ainsi des réductions qui n’ont rien à voir avec
la science, ou qu’il s’agisse de l’intégrisme de croyants, type pharisiens,
se prenant pour Dieu et voulant imposer à tous leur façon d’agir,
ces deux formes d’intégrisme, valorisations outrées des certitudes
comme des doutes, sont détestables : elles sont à combattre.
Me désolent également les immaturités et les superficialités de
part et d’autre, qui rendent vulnérables aux pressions sociales et
favorisent les modes, les conformismes ou les indifférences, du genre
« tout le monde le fait, fais-le donc ». Il n’est pas plus intelligent
de se retrouver dans les églises parce que tout le monde s’y trouve,
que de n’y être pas parce que tout le monde est ailleurs. Il est
heureux qu’on se soit dégagé de la religion fortement sociologique
d’hier. La situation religieuse actuelle apparaît plus saine que
celle de jadis : elle nous renvoie à nos convictions et nos libres
décisions.
Je me trouve également mal à l’aise devant cette forme de superficialité
que Pascal appelait « divertissement » (Pensées 167ss.)
et qui possède le triste effet de nous faire oublier
les enjeux réels de notre vie personnelle et collective.
Gilles Vigneault n’était sans doute pas loin d’une certaine
vérité lorsqu’il affirmait avec un brin d’humour : «
Un athée, c’est un croyant qui se repose : c’est fatigant
de croire. C’est vide, si on ne croit en rien! » Il y
a lieu de réfléchir sur ce que recèle l’invasion massive
des médias, des reality shows, de l’humour « Juste pour
rire », des loteries et des rêves de devenir millionnaire.
Il faut cependant se réjouir que des athées revendiquent
et veuillent partager avec les croyants les richesses
de la vie spirituelle. « Certains s’en étonneront, notait
André Comte-Sponville : « Vous, un athée, vous vous intéressez à
la vie spirituelle! » Je vais sans doute étonner à mon tour les athées
en affirmant que leur athéisme s’inscrit dans la sphère
des religions, qu’il en fait partie et constitue un élément
important de la vie spirituelle. On n’échappe pas, en effet, à la
religion, tout comme on n’échappe pas à la politique. Le refus de
s’engager en politique constitue une position politique. J’estime
qu’il en est ainsi de l’athéisme en regard de la religion. « Permettez-moi
de penser, confirme Olivier Clément, […] que tout est
religion, même le refus de religion. » Tout repose sur la croyance
: on ne saurait échapper à la conviction. L’athéisme apparaît donc
comme une foi, mais une foi différente. Comte-Sponville en convient
: « Je ne prétends pas savoir que Dieu n’existe pas, je crois qu’il
n’existe pas.(13) » Et il est aussi difficile de croire que Dieu
existe que de croire qu’il n’existe pas. Pascal Bruckner a raison
d’affirmer : « Plus nos philosophes, sociologues se proclament agnostiques,
athées, libres-penseurs, plus ils reconduisent la croyance
qu’ils récusent. »
La nécessité de refuser tous les faux dieux est un impératif, une
exigence fondamentale dans la vie des croyants. Cette exigence se
manifeste massivement dans l’Ancien Testament dans la lutte contre
les idoles et contre les faux prophètes. Dieu lui-même y apparaît
paradoxalement comme le plus militant des athées. Parlant des idoles,
Jérémie écrit : « Oui, les coutumes des peuples ne sont que vanité;
ce n'est que du bois coupé dans une forêt, travaillé par le sculpteur,
ciseau en main, puis enjolivé d’argent et d’or. Avec des clous, à
coups de marteau, on le fixe, pour qu’il ne bouge pas. Comme un épouvantail
dans un champ de concombres, ils ne parlent pas; il faut les porter,
car ils ne marchent pas! N’en ayez pas peur : ils ne peuvent faire
de mal, et de bien, pas davantage.» (Jr 10, 3-5) Jésus continuera
le même combat, au prix même de sa vie, pour libérer les hommes des
fausses images de Dieu (véhiculées en particulier par les pharisiens)
et de l’oppression de l’absolu qui guette toutes les religions. Sa
prédication et ses gestes, en témoignant du Dieu amour, opère une
critique radicale des comportements religieux déviants et illusoires
de son temps. Dans les Évangiles, le Christ insiste sur la nécessité,
par delà toutes les belles paroles, d’incarner l’amour dans des actes.
Que l’on dise oui ou non, ce qui importe, précise la parabole des
deux fils (Mt 21, 26-31), c’est d’arriver à faire la volonté de Dieu.
Et cela même sans le savoir, comme le précise le texte de Matthieu
sur le jugement dernier (Mt 25, 31-46).
Au début de l’Église, les premiers chrétiens étaient envoyés aux
bêtes par motif d’athéisme, à cause précisément de leur
refus de sacrifier aux dieux païens. Saint Justin le
reconnaît clairement : « On nous appelle athées et nous
le disons bien haut, nous l’avouons, nous sommes les
athées de tous les prétendus dieux ». « Étrange! Aujourd’hui,
on accuse les chrétiens de fabriquer des illusions, alors
qu’au début, ils étaient accusés d’athéisme, d’être des
casseurs d’illusion, des destructeurs de faux dieux ».
C’est un devoir pour le croyant de réfléchir sur sa foi pour en
vérifier l’authenticité et pouvoir la partager, pour
être toujours prêt à répondre à quiconque l’interroge
de l’espérance qui est en lui (1 P 3, 15). Les athées,
tels des prophètes, peuvent devenir des aides précieuses
dans ce travail de discernement. En nous obligeant à purifier nos
images de Dieu, à nous débarrasser de nos fausses conceptions du
divin, ils peuvent rendre un fier service à notre foi. Nous pouvons
et devons, en effet, à juste titre, nier avec eux les faux dieux
qu’ils refusent et rejettent. Comment n’être pas d’accord avec eux
pour rejeter une religion janséniste, culpabilisante, moralisatrice,
despotique, infantilisante? Les athées demeureront toujours un défi
pour les chrétiens. Ils seront toujours des dérangeurs, des « désenclaveurs
», des éveilleurs de conscience. Ils ont des raisons
valables de refuser ce qu’ils refusent et c’est être fidèle à la
vérité que de le reconnaître. Si Dieu est le fruit de la peur, comme
le dit Lucrèce, il faut avec lui rejeter ce Dieu. Si Dieu, comme
le veut Freud, est une illusion, le résultat d’une névrose obsessionnelle
collective, une sorte de complexe d’Œdipe d'une humanité nostalgiquement
en recherche d’un Père commun, qui voudrait d’un tel Dieu? Si Dieu,
selon la pensée de Durkheim, n’est que l’expression idéalisée de
la société, c’est là une idole dont il faut bien vite se débarrasser.
Si la pensée de Dieu relève d’un stade primitif de la connaissance
que la science doit tôt ou tard remplacer, quittons au plus vite
cette pensée. Si Dieu, comme le croient les marxistes (Marx, Feuerbach,
Lénine, Staline et compagnie), incarne le rêve de puissance de l’homme
malheureux et agit chez le peuple (ou pour le peuple) comme un opium
afin de l’endormir, il faut combattre ce Dieu. Si Dieu est ce vampire
se nourrissant de la faiblesse de l’homme, il est noble de nier ce
Dieu pervers et sadique, comme le fait Nietzsche. Si encore Dieu,
comme le veut Sartre, est l’injuste compétiteur de notre liberté,
avec Sartre, nous devons le refuser. Enfin, contre le Dieu bourreau,
qui torture des enfants innocents, il est bon de se révolter avec
Camus : c’est un Dieu inhumain, inacceptable.
On ne saurait parler de Dieu et des choses de Dieu que par analogie,
qu’en utilisant un langage symbolique fait de comparaisons et de
paraboles, comme nous le montrent les enseignements de Jésus dans
les évangiles. C’est dire que, du point de vue de la psychologie
religieuse, des précautions s’imposent pour éviter de concevoir Dieu
à notre mesure (anthropomorphisme) ou de déclarer notre totale incapacité
de le connaître (agnosticisme). La connaissance de Dieu, pour qu’elle
soit authentique, se doit de passer par trois étapes liées dialectiquement
: (1) un premier temps d’affirmation (la voie positive, cataphatique),
(2) un deuxième temps de négation (la voie négative, apophatique),
(3) enfin un temps de super-excellence (la voie d’éminence). Par
exemple, quand je dis que Dieu est bon, qu’il est mon père, je dois
immédiatement répliquer : non, Dieu n’est pas bon ni père selon la
perception limitée que j’ai de la bonté et de la paternité dans mon
expérience humaine. Dieu est infiniment bon, d’une bonté que je ne
saurai jamais imaginer ou concevoir adéquatement ; il exerce une
paternité qui dépasse infiniment l’idée que je pourrai jamais m’en
faire.
La voie négative est celle du Nuage de l’inconnaissance, celle
de l’athéisme mystique de Maitre Eckhart, celle des nuits
des sens et de l’esprit chez les spirituels. Ce deuxième
temps est des plus importants dans l’expérience spirituelle
dont il marque, en quelque sorte, le passage à la maturité,
comme l’adolescent qui s’affirme en s’opposant. Mais
plus encore que cette référence à la psychologie religieuse,
c’est la nature même de Dieu qui requiert et appelle
la voie négative. Dieu est toujours le plus grand, le
tout autre. Il déborde nécessairement les saisies que nous pouvons
avoir de lui. Il est vraiment, en ce sens, un « Dieu caché » (Is
45, 15), un Dieu qu’on ne saurait trouver qu’en le cherchant toujours,
comme le note saint Augustin. C’est même là le signe que l’on se
trouve en présence de Dieu et non d’une idole. « La meilleure preuve
que c'est vraiment de Dieu, précise Jean de la Croix,
c'est qu'il est souvent absent quand nous le cherchons, et présent
quand nous ne le cherchons pas ou même quand nous ne désirons peut-être
pas sa présence. »
Dans son Discours d’Ignace de Loyola aux jésuites d’aujourd’hui,
Karl Rahner fait dire à Ignace : « En définitive,
l’athéisme écarte seulement les idoles que les époques
antérieures identifiaient, de façon à la fois innocente
et épouvantable, avec le Dieu indicible. Pourquoi ne
le dirais-je pas : cet athéisme existe jusqu’au sein de l’Église
puisque, en fin de compte, elle doit être, à travers sa propre histoire
et dans l’unité avec le crucifié, l’événement qui fait tomber les
idoles, l’événement de la chute des dieux. »
Athée et spirituelle ?
Maryse Chartrand
Professionnelle dans le domaine de la publicité et de la communication,
Mme Maryse Chartrand fit récemment les manchettes avec la présentation
de son film documentaire Le voyage d’une vie. Abordant le sujet du
suicide chez les hommes, ce film raconte le voyage autour du monde
qu’elle fit avec sa famille, mais surtout son dénouement tragique
alors que son mari, ne réussissant pas à réintégrer le monde du travail,
se suicida. N’adhérant à aucune religion particulière, Mme Chartrand
entend tout de même profiter pleinement d’une vie spirituelle. Durant
son allocution, elle partagea avec son audience comment elle parvient
à combler son désir de spiritualité.
Comment aborder un tel sujet?
Une conférence ayant pour thème l’athéisme et la spiritualité? Spontanément,
Mme Chartrand ne croyait pas être la bonne personne pour venir entretenir
le public de ce sujet. Comment pouvait-elle l’être? Comment parler
de spiritualité puisqu’elle ne se considère appartenir à aucune Église
particulière ni à aucune forme de religion organisée? Et comment
parler d’athéisme puisqu’elle vit pleinement une forme de spiritualité
au quotidien? C’est pourtant précisément pour ces raisons que le
Centre Culturel Chrétien de Montréal désirait sa participation et
connaître son point de vue. Pour partager son expérience, Mme Chartrand
se posa alors de simples questions. Si elle avait une religion, comment
se définirait-elle? Quels en seraient les dogmes? Quel en serait
le rapport entre les êtres et le sacré? Ainsi, en répondant à 21
questions, Mme Chartrand exposa les grandes lignes de son expérience
spirituelle.
21 questions
1re question : Qui est Dieu? Pour Mme Chartrand, c’est une grande
force unificatrice. Dieu est tout ce qui est et tout ce qui vit.
Et pour rendre grâce à ce dieu, nous n’avons qu’à rendre grâce à
toute chose. Pour aimer ce dieu, il nous suffit de tout aimer, les
événements, les choses comme les gens qui passent dans nos vies.
2e question : Qu’exige Dieu de nous? Tout simplement rien. Il donne
tout et il n’en tient qu’à nous d’accepter ou de rejeter ce qu’il
nous donne. Il n’appartient qu’à nous d’accepter l’amour ou la souffrance.
3e question : Où est la maison de Dieu? Sa demeure est en nous.
En fait, elle ne pourrait être ailleurs. De plus, il semble inconcevable
à Mme Chartrand qu’il puisse y avoir d’intermédiaire entre nous et
Dieu. Certaines Églises agissent pourtant ainsi. Elles viennent nous
dire quoi penser et comment agir alors qu’elles devraient plutôt
nous apprendre à penser et nous responsabiliser.
4e question : Comment entrer en contact avec Dieu? Lorsque nous
vivons pleinement et totalement le moment présent, « Ici et maintenant
», pour reprendre les paroles de Mme Chartrand. Alors, nous sommes
en parfaite communion avec lui.
5e question : Qu’enseigne la foi de Mme Chartrand? Elle n’enseigne
qu’une seule et unique chose dont l’importance est plus que primordiale
: « Aimer ce qui est ». Aimer, c’est l’acceptation totale de l’autre,
sans condition.
6e question : Comment sait-on si nous sommes sur la bonne voie?
C’est l’état de notre intériorité qui constitue le véritable indicateur
de l’état de notre foi. Lorsque nous sommes en parfaite harmonie
avec nous-mêmes et avec ce qui est, nous sommes en harmonie avec
Dieu.
7e question : Comment prier Dieu? La prière préférée de Mme Chartrand
se résume ainsi : « Merci ».
8e question : Quels sont les dogmes de sa foi? Il n’y a aucun dogme
immuable. Cependant, certaines convictions s’avèrent plus fortes
que d’autres. En voici quelques-unes : 1º : L’Univers ne contient
aucune erreur. Tout y est parfait. 2º : L’Univers est bienveillant.
Tout ce qui arrive n’est pas contre nous, mais pour nous. 3º : L’Univers
n’est qu’un. Cependant, notre esprit appréhende le monde comme une
dualité : haut-bas, gauche-droite, toi-moi, etc. Cette dualité n’est
en fait qu’illusion de l’esprit. Sans cette perception, nous ne sommes
qu’un. Tout n’est qu’un. 4º : Rien n’est permanent, tout est mouvement.
5º : La pensée humaine est à l’origine de toutes les souffrances.
En fait, la réalité est toujours neutre, « innocente ». C’est l’interprétation
que notre esprit fait de la réalité qui nous fait souffrir. Pour
vivre sereinement, il faut simplement « lâcher prise ».
9e question : Quelles sont les pratiques de sa foi? Selon Mme Chartrand,
la vie dans l’instant présent est la seule forme de pratique spirituelle
possible et valable.
10e question : La foi de Mme Chartrand s’appuie-t-elle sur un livre
sacré? En quelque sorte, la réponse est oui. En fait, tous les livres
spirituels qui nous font réfléchir et grandir sont des livres sacrés.
Lorsqu’un écho de vérité résonne à travers les pages d’un livre,
celui-ci devient sacré.
11e question : Quels sont ses maîtres à penser? Deux maîtres à penser
sont plus chers que les autres à son coeur : 1º : Eckhart Tolle.
Mme Chartrand recommande notamment de lire le livre The Power of
Now : A Guide To Spiritual Enlightenment(2). 2º : Byron Katie avec
ses ouvrages Loving What is : Four Questions That Can Change Your
Life(3) et A Thousand Names for Joy : Living in Harmony with the
Way Things Are(4).
12e question : Quelle serait la structure organisationnelle de sa
religion? Selon Mme Chartrand, s’il devait y avoir un pape à sa religion,
celui-ci serait la souffrance. C’est le tout premier indicateur de
l’égarement. Lorsque nous souffrons, nous nous éloignons de la vérité.
Et pour le reste du clergé, il serait l’ensemble des êtres qui partagent
nos vies.
13e question : Quels sont ses endroits de culte? Ses lieux de cultes
sont les différents endroits où son esprit et sa pensée peuvent retrouver
le calme et la sérénité. La nature ou un beau feu de bois sont, par
exemple, de magnifiques « églises ».
14e question : Où est la communauté dans cette religion centrée
sur l’intériorité? Pour reprendre les mots de Mme Chartrand : « l’autre
c’est moi ». Considérant que nous sommes tous un, que nous faisons
tous partie du même tout, la communauté fait partie de notre intériorité
et notre intériorité fait partie de la communauté. La présence et
la disponibilité sont alors certains des plus beaux cadeaux que nous
pouvons offrir à l’autre.
15e question : Quels sont les commandements de la foi de Mme Chartrand?
Il n’y en a pas véritablement. Cependant, s’il devait y avoir deux
commandements plus primordiaux que les autres, ils seraient ceux-ci
: 1º : « Observer ». Être attentif à l’impact de ses pensées, de
ses paroles et de ses gestes. 2º : « Aime ton prochain comme toi-même
». Cependant, selon Mme Chartrand, ce commandement issu du christianisme
devrait plutôt être vu comme une constatation, comme une vérité et
non comme une loi à respecter.
16e question : Quels sont les codes moraux de sa foi? Un seul est
valable : le respect de la vie, de l’autre et de nous-mêmes. Le respect,
c’est avoir confiance en l’autre comme en la vie. Il ne devrait pas
être considéré dans le geste posé, mais dans la nature du geste.
17e question : Que fait Mme Chartrand dans les moments de doute
et de confusion? En réalité, il y a autant de manières de réagir
qu’il y a d’individus. Quant à elle, il y en a quatre plus importantes
: 1º : La lecture d’auteurs qui la rejoignent. 2º : La confidence
à l’autre. 3º : La rédaction sur papier du doute ou de la question
qui sème la confusion. 4º : Se rendre disponible et ouverte à une
réponse. À l’opposé, nous pouvons tout aussi bien choisir de vivre
le doute, mais avec la conviction paisible que ce dernier est temporaire.
18e question : Quels sont le but et le sens de la vie ? En fait,
la vie n’a ni but, ni sens. Elle doit plutôt simplement être perçue
comme un cadeau.
19e question : Que se passe-t-il après la mort? Sur cette question,
Mme Chartrand admet son incapacité à répondre. Elle choisit cependant
de faire confiance à la vie. Et quand le temps sera venu de comprendre,
alors le mystère se dévoilera.
20e question : Mme Chartrand considère-t-elle sa foi supérieure
à celle des autres? Certes non. En fait, il ne dépend que du chemin
personnel de chacun.
21e question : Comment se définit sa foi? Mme Chartrand affirme
vigoureusement qu’elle a la foi. Toutefois, cette dernière ne s’exprime
pas par l’intermédiaire d’une religion organisée. Elle est simplement
dans la vie et dans le vécu.
Pour conclure, la conférencière exprime le désir de nous laisser
sur une dernière réflexion : « Plus j’avance dans ma quête spirituelle,
plus je réalise que je ne sais rien. Plus j’accepte ce non-savoir,
plus le mystère devient grand. Et plus le mystère devient grand,
plus je deviens humble. Et dans cette humilité se déploie le plus
grand sentiment de tous : la gratitude ».