Professeure à l'Université de Sherbrooke et spécialiste
de la pensée de cette jeune mystique juive
16 septembre 2009 • Compte rendu de conférence par Mathieu Lavigne
Alexandra Pleshoyano
Tant en Europe qu'au Québec, il y a
depuis quelques années un véritable engouement pour la figure d'Etty
Hillesum. Le 16 septembre dernier, le Centre culturel chrétien de
Montréal avait la chance de recevoir la théologienne Alexandra Pleshoyano,
professeure à l'Université de Sherbrooke et spécialiste de la pensée
de cette jeune mystique juive. Madame Pleshoyano présenta une conférence
ayant pour titre Etty Hillesum : l'Amour comme « seule solution »,
sujet sur lequel portait sa thèse de doctorat. Après avoir tracé
une brève biographie, nous reviendrons sur le cheminement spirituel
d'Etty Hillesum à partir des principaux thèmes développés lors de
cette soirée.
Éléments biographiques et contexte historique
Esther (Etty) Hillesum est née le 15 janvier 1914 à Middelburg,
aux Pays-Bas. Elle est issue d'une famille non pratiquante qui n'avait
pas complètement rompu avec la tradition juive. L'adolescence d'Etty
est traversée par des tensions familiales importantes, ses parents,
de tempéraments opposés, se disputant continuellement. Entre 1932
et 1937, elle partage plusieurs logements avec ses deux frères ou
avec des étudiants et fréquente un milieu de jeunes émancipés « de
gauche ». En 1939, elle obtient une maîtrise en droit, une discipline
pour laquelle elle a toutefois peu d'intérêts, étant plus intéressée
par la philosophie, la littérature et les langues. Cette jeune fille
cultivée, sensible et passionnée ressent néanmoins un profond mal
de vivre. Le 3 février 1941, elle rencontre Julius Spier, un psychologue
et chirologue juif qui aura une influence marquante sur son cheminement
spirituel.
Cette rencontre a lieu au moment où l'occupant nazi, devant lequel
l'armée néerlandaise a capitulé le 15 mai 1940, multiplie les mesures
anti-juives. À la demande des Nazis est créé en 1941 le Conseil Juif
qui est dirigé par des Juifs qui ont cru aux privilèges promis par
l'occupant. La mission du Conseil Juif est de participer au recensement
de tous les Juifs de la région. En juillet 1942, à la demande pressante
de son frère Jaap désireux d'assurer sa protection, Etty entre au
Conseil Juif, une démarche allant contre sa philosophie de vie. Elle
ne s'identifie pas à ces gens qu'elle compare à une masse qui, après
un naufrage, se précipite sur l'unique épave flottante sur l'océan
en se poussant les uns les autres, se condamnant ainsi tous à la
noyade. Prise au centre des intrigues et des magouilles, elle demande
son transfert au camp de transit de Westerbork pour y occuper un
poste de fonctionnaire, ce qui lui permit de se rapprocher des siens
et de les aider. En tant qu'employée du Conseil Juif, Etty bénéficie
de permissions spéciales, dont une possibilité de sorties occasionnelles
du camp. Entre juillet 1942 et juin 1943, la santé fragile d'Etty
l'amène à entrecouper ses séjours au camp de Westerbork de séjours
plus ou moins longs à Amsterdam. Elle refuse alors toutes les offres
qui lui sont faites de se cacher, préférant partager le sort de son
peuple. Juin 1943, c'est le départ définitif pour Westerbork. À la
fin de ce même mois, les parents d'Etty et un de ses frères, Mischa,
sont déportés à Westerbork. Etty, Mischa et leurs parents sont finalement
déportés au camp de la mort d'Auschwitz le 7 septembre 1943. Les
parents d'Etty meurent pendant le convoiement ou à leur arrivée à
Auschwitz. Etty, alors âgée de 29 ans, serait morte le 30 novembre
1943. Mischa aurait péri le 31 mars 1944. Déporté à Bergen-Belsen
en février 1944, l'autre frère d'Etty, Jaap, serait mort le 17 avril
1945. Etty Hillesum laissa un corpus composé de 78 lettres et de
11 cahiers constituant son journal, le tout ayant été rédigé entre
1941 et 1943. Même s'il ne s'agit là que d'une partie des écrits
d'Etty, certains de ses cahiers ayant été perdus, ce corpus nous
permet de suivre le cheminement spirituel unique de cette jeune femme.
L'influence de Julius Spier (1887-1942)
Julius Spier est né à Francfort en 1887. Ce psychologue et chirologue
juif, qui a suivi quelques cours sous la direction du psychanalyste
Carl Gustav Jung, quitte l'Allemagne nazie en 1939 et se réfugie
à Amsterdam où il ouvre un cabinet de consultation. Spier est âgé
de 54 ans lorsqu'il rencontre Etty Hillesum pour la première fois.
La chirologie étant l'étude de la personnalité des gens à partir
de leurs mains, Etty se rend chez Spier après avoir accepté d'offrir
ses mains pour une étude. Spier aura une profonde influence sur Etty
qui décide de suivre une thérapie avec lui. Malgré le fait que Spier
soit déjà fiancé avec une ancienne étudiante – celle-ci avait dû
émigrer à Londres peu avant la guerre – leur relation ne sera pas
uniquement thérapeutique, oscillant entre une expérience amoureuse,
sensuelle et spirituelle. Ils constitueront un défi l'un pour l'autre,
une tentation constante. Etty avait une grande admiration pour Spier
qui prend les traits du maître et du sage alors qu'elle prend ceux
de la disciple. Il l'aide à s'accepter telle qu'elle est, à accepter
les nombreuses contradictions qui la constituent. Signe de l'importance
de Spier dans son cheminement, la toute première entrée des cahiers
d'Etty est une copie d'une lettre qui lui est adressée. La jeune
femme lui fait part de son attirance physique envers lui, de ses
inquiétudes, de ses angoisses. Elle lui demande aussi de l'aider
à remettre de l'ordre dans son chaos intérieur. Spier aidera Etty
à avoir un meilleur contrôle d'elle-même, à canaliser ses forces
vitales. Par son accompagnement psychologique, Spier l'amènera aussi
à reconnaître la présence de Dieu en elle : il sera, comme l'écrira
plus tard Etty, un médiateur entre elle et Dieu.
La difficulté d'assumer sa foi
Dès juin 1941, Etty décide de prendre une demi-heure par jour pour
« descendre en elle-même » et y chercher la présence de Dieu. Le
simple fait de nommer Dieu lui est difficile, elle a de la difficulté
à prononcer ce mot sans éprouver un sentiment de ridicule. Comme
le souligne Alexandra Pleshoyano, Etty fait alors face à un conflit
important : la discorde entre sa raison et son âme. Spier lui suggère
de lire la Bible, mais Etty ne se sent pas assez mature pour en faire
une lecture enrichissante, pour s'y abandonner : elle tente trop
de saisir ce livre rationnellement. Spier lui suggère aussi de s'agenouiller
pour prier, un geste qui n'est pas dans la tradition juive et qu'adoptera
Etty, non sans une période d'hésitation. Elle ressent une gêne à
s'agenouiller, une gêne qu'elle explique par son côté critique, rationnel,
athée. Pendant un moment, elle a de la difficulté à écrire dans son
journal sur la génuflexion, sur la prière, des gestes qu'elle considère
plus intimes encore que le sexe. Pourtant, elle ressent parfois une
forte envie de s'agenouiller et de se mettre à l'écoute d'une « source
cachée » en elle. Spier aide Etty à prendre conscience de sa honte
face à sa foi et à concilier sa pensée moderne avec celle-ci, non
pas immédiatement dans une ouverture envers les autres, mais du moins
par une franchise envers elle-même. Lentement, Etty chemine vers
une foi assumée, une foi qu'elle ne sent plus le besoin de renier.
Elle cherche à être fidèle à son Dieu, à assumer sa propre vie intérieure.
Elle trouve aussi le courage de dire que la vie est bonne malgré
tout, malgré les souffrances, les injustices, la violence. Ce courage,
cet espoir, elle le trouve dans l'amour.
D'un amour-possession à un amour-don
Au tout début de son journal, Etty décrit l'amour comme étant «
un jeu éludant l'essentiel ». Son amour s'accompagne d'une volonté
de possession, cette jeune femme désirant posséder l'objet de son
désir : Spier. Ce dernier l'aide à comprendre que l'amour porté à
tous les êtres humains est plus beau que l'amour porté à un seul
être humain, cet amour n'étant jamais plus que l'amour de soi-même.
Le 25 novembre 1941, elle rédige dans son journal sa première prière.
Elle demande à Dieu de l'aider à développer son amour pour l'humanité,
un amour vrai, authentique. Elle veut arriver à aimer sans rien attendre
en retour, elle veut développer un amour-don. Dans sa relation avec
Spier, elle tente désormais de l'accueillir sans chercher à se l'approprier
: elle lâche prise, accordant à l'objet de son désir sa pleine liberté.
Elle ne recherche plus un rapport de fusion avec l'autre, mais plutôt
un rapport de communion. L'amour chez Etty n'est donc plus un amour-possession.
Évidemment, elle fait parfois des rechutes et se sent alors jalouse
de la fiancée de Spier, souhaitant avoir toute l'attention de ce
dernier. Elle apprend cependant à gérer ces états d'âme, notamment
en se réfugiant dans la Bible où elle trouve des mots la libérant
de toute avidité, de toute méchanceté : Etty fait sien le message
central d'amour qu'elle y trouve.
Alexandra Pleshoyano souligne qu'Etty a choisi de ne pas absolutiser
un seul homme, choisissant plutôt d'investir sa passion, sa force
et son énergie créatrice dans un grand amour universel. Etty se sent
solidaire de tous les êtres humains et éprouve un amour pour toutes
les créatures de Dieu. Malgré les actes barbares posés par les Nazis,
elle n'arrive pas à les haïr : elle ne peut pas détester une créature
de Dieu, détestant plutôt le mal pouvant s'y retrouver. Chaque humain
possédant en lui une part de Dieu, l'autre devient donc un possible
lieu de rencontre avec Dieu. Etty comprend que la haine détruit intérieurement
les gens qui y consentent, les rendant pareils à leurs oppresseurs.
Elle décide donc de lutter contre la haine en elle et autour d'elle,
de s'engager dans un combat pour l'amour. Aimer devient sa vocation,
sa tâche existentielle. Cet amour inconditionnel devient sa façon
d'aider son Dieu en ces temps d'angoisse. Le Dieu d'Etty est vulnérable
et a besoin d'être aidé, c'est un Dieu dont l'humain est responsable.
Etty ne demande pas secours à son Dieu, elle désire plutôt être sa
collaboratrice et servir son dessein.
Vie intérieure et décentrement
Pour certains, la démarche introspective d'Etty en pleine Shoah
est un signe d'égocentrisme et non d'altruisme. S'il est vrai qu'elle
accorde une grande importance à sa vie intérieure, il serait toutefois
faux de dire que la démarche d'Etty est complètement détachée de
la réalité et qu'elle ne vise que son unique bien-être. Aidée par
Spier, elle cherche à maintenir un équilibre entre son monde intérieur
et le monde extérieur. Alexandra Pleshoyano mentionne qu'Etty a compris
que s'aimer soi-même est la condition première pour aimer son prochain
comme soi-même. Spier lui a aussi enseigné que l'on doit se connaître
soi-même avant de pouvoir être en mesure d'aider les autres. Ainsi,
Etty travaille sur elle-même afin de pouvoir aider plus efficacement
son prochain, sa quête n'est donc pas narcissique. Dans son journal,
elle écrit :
Et “Travailler à soi-même”, ce n'est pas faire preuve d'individualisme
morbide. Si la paix s'installe un jour, elle ne pourra être authentique
que si chaque individu fait d'abord la paix en soi-même, extirpe
tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce
soit, domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même
à la longue en amour – ou est-ce trop demander? C'est pourtant la
seule solution.
Etty a confiance en l'humain et croit en la venue de « temps nouveaux
» où l'amour l'aura emporté sur la haine. Par ses actions, ses gestes
quotidiens, elle tente de montrer que ce nouveau monde est possible.
Certains contemporains d'Etty auraient aimé la voir mettre ses talents
au service de la résistance contre l'occupant. À la suite de Spier,
elle adopte plutôt une posture de « passivité active », découvrant
qu'en acceptant courageusement la souffrance sans toutefois la rechercher,
on évite de répandre plus de haine et d'amertume autour de soi. Évidemment,
cette acceptation n'empêche pas l'indignation morale : il s'agit
d'accepter la vie telle qu'elle se présente, de faire confiance à
Dieu. Etty s'abandonne pour devenir encore plus active au service
des autres, elle se décentre de son moi afin de donner aux prisonniers
du camp de Westerbork toute l'aide qu'elle peut leur offrir. Dès
lors, sa vie n'est que don d'elle-même, Etty allant jusqu'à souhaiter
être un pansement sur les plaies de ses pairs. Elle veut les aider
à trouver la part de Dieu qu'il y a en eux, comme l'a fait Spier
avec elle, et ainsi contribuer au ravitaillement d'amour sur terre
car pour elle, Dieu et Amour sont indissociables.
Devant l'augmentation des persécutions sur les Juifs au printemps
1942, Etty ressent de plus en plus le besoin de prier. Par la prière,
elle érige en elle un rempart. Selon Alexandra Pleshoyano, il ne
faut pas voir là un signe d'égocentrisme de la part d'Etty, mais
plutôt une façon pour cette jeune femme de garder une meilleure maîtrise
d'elle-même devant les menaces extérieures. Par la prière, Etty cultive
sa joie intérieure et arrive encore à voir la bonté de la vie. Se
retirer ainsi dans la prière lui permet ensuite de retourner à l'extérieur
plus recueillie, plus solide, et de poursuivre jusqu'à la fin son
combat pour l'amour.
Comme le souligne Alexandra Pleshoyano, le fait qu'Etty nous ait
laissé son expérience sur papier est un héritage précieux, car ce
legs contient une richesse inépuisable, celle d'une expérience humaine
et spirituelle au cœur du mal le plus absolu. Pour certains, l'amour
inconditionnel dont a fait preuve Etty peut être considéré comme
surhumain, voire inhumain. Pour d'autres, il est pleinement et totalement
humain, représentant un horizon lointain, difficilement atteignable,
dont il faut malgré tout tenter de se rapprocher.