Docteur en histoire de l’Université McGill, diplômé de l’Institut
d’études politiques de Paris, Éric Bédard est professeur à la Télé-université
de l’Université du Québec à Montréal. Ses travaux récents portent
sur l’histoire politique des idées dans le Québec du 19e siècle
et aux rapports que les Québécois d’aujourd’hui entretiennent avec
leur passé. Il est l’auteur de Chronique d’une insurrection
appréhendée. La crise d’Octobre et le milieu universitaire (Septentrion, 1998)
et a fait paraître, avec Julien Goyette, Parole d’historiens.
Anthologie des réflexions sur l’histoire au Québec (Presses de l’Université
de Montréal, 2006).
Les Québécois d’aujourd’hui semblent
avoir tourné le dos à l’Église catholique et à ses valeurs plus conservatrices.
Institution dominante à l’époque de la « grande noirceur »
(1840-1960), l’Église catholique continue de faire l’objet de nombreuses
récriminations. On lui reproche surtout sa vision traditionnelle
de la famille qui confinait la femme au foyer, sa politique de censure
des livres, ses interventions partisanes, sa vision idéaliste de
la nation canadienne-française. Ce lourd ressentiment n’est certainement
pas étranger à la baisse drastique de la pratique religieuse depuis
la fin des années soixante. Les célébrations eucharistiques du dimanche
n’attirent plus qu’une poignée de fidèles, souvent très âgés. Complètement
sous-utilisées, certaines églises ont même été vendues pour être
transformées en condominiums de luxe, ce qui a provoqué un grand
débat sur le sort du patrimoine religieux. L’Église a de plus en
plus de mal à convaincre des jeunes de prendre la soutane. De sorte
que les catholiques des régions les plus éloignées ont beaucoup de
mal à attirer des prêtres. Les membres des congrégations religieuses
sont vieillissants. L’avenir de ces institutions est souvent en Afrique
ou en Amérique du sud. Champions canadiens de l’union libre, très
tolérants à l’égard de l’homosexualité et de l’avortement, plus ouverts
que les Canadiens anglais au suicide assisté, les Québécois semblent
bien loin du conservatisme moral du pape Benoit XVI. Pour bien des
Québécois de la génération du baby boom, l’Église catholique est
perçue comme un pouvoir rétrograde qui, historiquement, aurait freiné
l’avènement d’une modernité bienfaisante. Dans l’esprit de plusieurs
Québécois, en somme, la religion catholique a vécu, elle n’a plus
d’avenir.
Cette distance apparente par rapport à la religion catholique peut
cependant masquer une autre réalité, plus diffuse. C’est qu’en dépit
de la perte de vitesse de l’Église catholique, en tant qu’institution,
et du fossé qui existe entre les valeurs des Québécois et celles
du Souverain pontife, seule 5,6% de la population québécoise se disait
« sans confession religieuse » lors du recensement canadien
de 2001, ce qui est beaucoup moins élevé que dans d’autres provinces
canadiennes comme l’Alberta (25%) ou la Colombie-Britannique (35%).
Lorsqu’on y regarde de plus près, tout se passe comme si, pour une
majorité de Québécois, même non pratiquants, même critiques des positions
de l’Église sur la contraception ou l’ordination des femmes par exemple,
la religion catholique constituait toujours une sorte de sédiment
de l’identité nationale. Alors que beaucoup d’entre eux conservent
un mauvais souvenir de l’interférence du religieux et du politique,
qu’ils ont été nombreux, en 2007, à condamner les « accommodements
raisonnables » consentis
aux minorités religieuses, il a suffi qu’un chef politique propose
de retirer le crucifix de l’Assemblée nationale ou que certains représentants
de l’État, craignant de heurter la sensibilité religieuse des non-chrétiens,
songent à ne plus décorer le traditionnel sapin de Noël, pour que
plusieurs Québécois se rebiffent. Compte tenu de la sécularisation,
voire de la déchristianisation apparente de la société québécoise,
ces propositions n’étaient pourtant pas dénuées de fondements. Ces
réactions spontanées et très vives ont de quoi faire réfléchir. Nombreux,
encore aujourd’hui, à faire baptiser leurs enfants, à organiser des
obsèques religieuses, bref, à préserver les rituels chrétiens les
plus fondamentaux – ceux de l’entrée et de la sortie de la vie –,
tout se passe comme si les Québécois, en dépit de tout, restaient
attacher à leur identité de catholiques.
Cet
attachement, paradoxal, des Québécois d’ascendance française
à la religion de leurs ancêtres s’explique probablement par l’histoire.
Si l’on sait depuis longtemps que les religieux ont joué un rôle
important dans la découverte et le développement de la Nouvelle-France,
que les clercs ont, surtout après 1840, pris en charge ou orienté
les principales institutions éducatives et sociales et assigné
une mission à la nation, si l’on sait aussi qu’une éthique catholique
traditionnelle a énormément marqué le Québec d’avant la Révolution
tranquille, la recherche récente tend à montrer que, contrairement
à ce qu’on a longtemps présumé, la modernisation culturelle du
Québec doit aussi beaucoup à certains courants de pensée catholique.
À la fois force de résistance aux changements et ferment d’une
révolution spirituelle censée régénérer le monde, le catholicisme
aurait fourni les principales utopies qui ont façonné le Québec.
De l’Église comme gardienne de la tradition…
À l’origine du Québec comme de toutes les sociétés d’Amérique,
il y des royaumes européens qui cherchent de nouvelles routes vers
l’Asie. Les historiens matérialistes, du Québec et d’ailleurs, n’ont
cessé de rappeler les ambitions avant tout économiques des grands
explorateurs, et de ceux qui les finançaient. En voulant prendre
le contrepied des premiers historiens amateurs, souvent issus du
clergé, qui présentaient la découverte du Nouveau Monde comme une
véritable épopée mystique, des générations de chercheurs ont
insisté sur le caractère éminemment intéressé des premières grandes
expéditions vers l’Amérique. Depuis quelques années cependant, on
assiste à un retour du balancier. Le contexte religieux dans lequel
va naître la Nouvelle-France n’est plus complètement évacué, comme
ce fut le cas pendant longtemps.
Ce contexte religieux, c’est celui de la Réforme catholique du XVIe
siècle élaborée lors du Concile de Trente qui se termine en 1563.
Cette Réforme catholique, longtemps présentée comme une Contre-réforme,
eut pour effet de rappeler que seuls le pape et les évêques étaient
habilités à définir les doctrines de l’Église. Elle prônait également
un resserrement de la discipline ecclésiastique et une meilleure
formation du clergé. Pour vivre pleinement sa foi catholique, il
était également essentiel de pouvoir compter sur une institution
forte, puissante et rayonnante : hors de l’Église, point de
salut. L’éthique catholique transmise et propagée après le Concile
de Trente mit surtout l’accent sur la condition pécheresse de l’homme.
Seule une piété intense, une observation stricte des rituels prescrits
par l’Église pouvaient permettre le rachat des péchés. Cette
éthique insistait également sur l’existence d’un ordre
naturel, pensé et voulu par le Créateur. Remettre en question cet
ordre des choses, c’était s’attaquer directement au dessein divin.
Enfin, les fidèles devaient obéir aux clercs. Tels les bergers d’un
grand troupeau, les prêtres, les curés, les évêques et le pape devaient
guider les croyants sur le chemin de la Vérité
éternelle. Leurs leçons rassurantes permettaient de traverser
sereinement la vie, d’éviter certaines embûches, de supporter les
déceptions et les malheurs – la perte fréquente d’un enfant en bas
âge, par exemple – et, surtout, de se ménager une petite place au
paradis. Au Québec comme dans la plupart des sociétés catholiques,
c’est cette éthique catholique traditionnaliste, pétrie par la culpabilité
et le fatalisme, survalorisant le sacrifice et l’obéissance, qui
dominera presque sans partage jusqu’aux années 1930.
Plusieurs raisons expliquent l’implantation durable de cette éthique
catholique en Nouvelle-France. Si certains font des rapprochements
entre cette éthique traditionnelle et une
certaine religion populaire héritée du moyen-âge
français, si
d’autres considèrent que cette éthique correspondait
aux horizons d’attente de fidèles portés par une recherche souvent
angoissée d’un salut dans l’au-delà, la plupart des chercheurs insistent sur l’influence
du clergé et des dévots. C’est que pour contrecarrer la réforme protestante,
qui gagne de nombreux adeptes en Europe, les catholiques les plus
fervents partent évangéliser le monde. Il ne s’agit pas seulement
de reconquérir le terrain perdu aux mains des protestants, mais aussi
de convertir des païens qui n’ont pas encore été gagnés par les lumières
de la foi chrétienne. Cette « colossale
entreprise pastorale de christianisation » est rendue possible
grâce à des dévotes et à des dévots qui, nombreux en France, décident
de consacrer leur vie à cette grande œuvre d’évangélisation. Plusieurs
de celles et de ceux qui arrivent en Nouvelle-France au XVIIe siècle
partagent cette mystique de croisés. Samuel de Champlain, qui fonde
la ville de Québec en 1608, rêve de « planter en ce pays l’étendard
de la Croix, d’enseigner la connaissance de Dieu et d’augmenter
la Charité envers ces misérables créatures ». Paul Chomedey de Maisonneuve,
qui fonde Montréal en 1642, est entouré de femmes et d’hommes, les
« Montréalistes », tous animés par une grande ferveur religieuse.
Avec les Récollets et les Sulpiciens, les Jésuites vont également
jouer un rôle particulièrement important en Nouvelle-France. Plusieurs
d’entre eux agissent comme missionnaires et accompagnent les explorateurs
dans l’ouest canadien ou dans la vallée du Mississippi. D’autres
vont vivre parmi des tribus amérindiennes pour transmettre leur foi,
parfois au péril de leur vie. Entre 1632 et 1673, des membres de
la Compagnie de Jésus racontent leurs aventures dans Relations,
un périodique très lu en France qui suscite de nombreuses
vocations. Selon toute vraisemblance, ces efforts portent fruit et
inspirent les premiers colons qui s’établissent en Nouvelle-France.
Des recherches montrent bien qu’ils observent avec rigueur les rituels
qui leur sont prescrits et font preuve d’une piété intense, même
pour l’époque.
Cette mystique s’incarne très tôt dans une politique. Alors que
les colonies américaines attirent vers elles les communautés religieuses
dissidentes, le pouvoir catholique réussit à interdire la venue des
Huguenots, ces protestants français que pourchasse le gouvernement
de Louis XIV après la révocation de l’édit de Nantes en 1689. Dès
1627, le protestantisme est frappé d’un interdit en Nouvelle-France.
Les protestants ne peuvent obtenir une charge publique, ni même se
réunir pour prier. Pour s’établir en Nouvelle-France, il devient
nécessaire de se convertir au catholicisme avant la longue traversée,
ce que font plusieurs : Québec vaut bien une messe! En 1657,
le Canada est érigé en vicariat apostolique. À la tête de l’Église
catholique de Nouvelle-France jusqu’à sa mort en 1708, on retrouve
Mgr de Laval, qui devient officiellement évêque en 1674. Le prélat
aura parfois maille à partir avec le pouvoir colonial français puisqu’il
tient à relever directement de Rome, non pas de l’archidiocèse de
Rouen. Cette volonté de se soustraire au pouvoir des Gallicans français
qui plaident pour l’union du trône et de l’autel n’empêchent pas
Mgr de Laval d’être un membre influent du Conseil supérieur de la
colonie.
Après la Conquête anglaise de 1760, l’Église
catholique est placée dans une situation délicate. Jusqu’en
1774, la Couronne britannique interdit toute communication avec
Rome, proscrit la perception de la dîme, oblige tous ceux qui acceptent
une charge publique de faire allégeance au roi anglais en tant
que chef religieux. Cette politique de conversion forcée au protestantisme
ne donne cependant pas les résultats escomptés. À la veille de
la révolution états-uniennes, le gouvernement anglais accepte de
faire quelques concessions à ces catholiques du nord qui pourraient,
eux aussi, se retourner contre la Couronne. En 1774, les Québécois
de l’époque retrouvent leur liberté de culte. L’allégeance religieuse
au roi est levée, l’Église peut à nouveau percevoir sa dîme et
on accorde à l’évêque le droit de se nommer un remplaçant (un « coadjuteur »),
ce qui assure la pérennité d’un pouvoir catholique dans
la colonie. Cette reconnaissance de l’Église et de la religion catholique
par le pouvoir britannique porte fruit. La hiérarchie catholique
sera, de tout temps, loyale à la Couronne. En 1776, les prélats rejettent
du revers de la main les appels au soulèvement des révolutionnaires
états-uniens et considère bientôt la Conquête britannique
comme un bienfait de la Providence puisqu’elle aura tenue les Québécois
à l’écart d’une Révolution française malfaisante. Du
début du XIXe siècle jusqu’aux sanglantes rébellions de 1837, qui
se solderont par une victoire facile de l’armée anglaise contre les
insurgés québécois, le clergé catholique devra toutefois faire face
à l’opposition d’une élite politicienne, plutôt indépendante d’esprit,
regroupée au sein du Parti canadien (qui, en 1826, se transforme
en Parti patriote). À la tête de ce parti, on retrouve Louis-Joseph
Papineau, un homme de haute culture, adepte d’un
néo-classicisme républicain tout à fait typique pour
l’époque et,
de surcroît, séduit par les idées de Félicité de Lamennais,
un théologien controversé très tôt désavoué par Rome. Inspiré
par les insurrections polonaises et irlandaises, séduit
par les idées républicaines, les députés du Parti patriote rêvent
notamment d’instaurer un système public d’enseignement qui relèverait
directement de l’Assemblée, ce
que désapprouvent fortement les prélats de l’Église
catholique.
S’ils prennent les armes en 1837, c’est parce que le
gouvernement anglais refuse de procéder à une réforme en profondeur
des institutions politiques qui avantagent outrageusement une minorité
anglophone, faite surtout de marchands et d’hommes d’affaires proches
du gouverneur. Alors que plusieurs
curés appuient discrètement les insurgés, le haut-clergé, fort
d’une encyclique de 1831 de Grégoire XVI qui prenait ouvertement
position contre la rébellion polonaise, condamne sans hésitations
ce soulèvement qui met en cause un « ordre social sacré ».
Aux lendemains des rébellions de 1837, un contexte nouveau place
l’Église catholique au centre de la société québécoise. Selon des
chercheurs, une « crise multidimensionnelle » serait à
l’origine d’un véritable « réveil
religieux » au cours des années 1840. Cette crise est d’abord
économique et démographique. Le Québec des années 1830
et 1840 est marqué par l’effondrement de l’économie rurale et le
début de l’émigration de nombreux Québécois vers les villes ou
vers les États-Unis. Ces déplacements, nombreux, sont souvent vécus
comme une dépossession, un appauvrissement. Ceux qui décident d’aller
vivre à Montréal sont confrontés à une forme de ségrégation ethnique.
Le pouvoir économique parle anglais et pour gravir les échelons,
plusieurs Québécois francophones ont l’impression qu’il faut presque
renier sa culture d’origine. Sur le plan politique, la défaite
des rebelles est suivie de l’Acte d’Union entre le Haut-Canada
(Ontario) et le Bas-Canada (Québec). Comme en 1760, certains officiels
britanniques rêvent d’assimiler les francophones à la grande civilisation
anglo-saxonne. Tous ces bouleversements alimentent les pires craintes.
L’avenir est incertain, les horizons semblent bloqués. C’est dans
un tel contexte que plusieurs Québécois trouvent dans l’Église
catholique une sorte de refuge. Les décennies qui suivent les rébellions
de 1837 voient en effet se multiplier dans toutes les paroisses
les associations volontaires au service de causes multiples. On
assiste également à une recrudescence des vocations religieuses.
Entre 1840 et 1870, le rapport prêtre/fidèles passe de 1 pour 1 185
à 1 pour 658.
Des prédicateurs parcourent les campagnes et organisent des missions
qui attirent énormément de fidèles. Conforme à l’éthique post-tridentine,
ces orateurs de talent présentent les malheurs du présent comme une
épreuve de la Providence et invitent les croyants à expier leurs
péchés en se confessant beaucoup plus souvent.
Le haut-clergé tente par tous les moyens de répondre à cette intense
demande religieuse. Mgr Ignace Bourget (1799-1885), deuxième
évêque de Montréal, est parmi les prélats les plus dynamiques de
cette période d’effervescence pour l’Église catholique québécoise.
Il met en place un impressionnant dispositif stratégique dans
le but d’assurer à l’Église une place fondamentale. Lors de séjours
en Europe, il réussit à convaincre plusieurs congrégations
françaises, féminines et masculines, de venir s’établir au Québec.
Celles-ci arrivent avec leurs effectifs de clercs, de sœurs, qui
œuvrent dans divers secteurs éducatifs et sociaux. De sorte que
l’Église catholique devient une institution puissante dont le champ
d’activités ne cesse de s’étendre à mesure que progresse le XIXe
siècle. En plus de l’administration des rituels, l’Église en vient
peu à peu à être responsables des malades, des orphelins, parfois
même des « insensés » et des « déviants »,
comme on les appelle à l’époque. En éducation, l’Église joue un
rôle prépondérant. Les membres de l’élite québécoise passent presque
tous par le collège classique, la plupart du temps administré par
des congrégations. À partir de 1875, l’État abolit le poste de
ministre de l’Instruction publique et délègue au haut-clergé le
pouvoir de sanctionner tous les
programmes éducatifs dispensés à travers le Québec. L’Université
Laval de Québec, qui ouvre ses portes en 1852, est sous la responsabilité
de l’évêque. Le pouvoir de l’Église catholique est aussi idéologique.
Au XIXe siècle, elle est complètement alignée sur les positions réactionnaires
du Vatican. Admirateur du pape Pie IX, qui combat les républicains
italiens et se fait déclarer « infaillible » lors du concile
de Vatican I (1870), Mgr Bourget dénonce les « erreurs »
de la modernité en exerçant une censure serrée sur les
mauvais livres ou en excommuniant ceux qui affichent trop ouvertement
leurs idées libérales. Ce traditionalisme doctrinal des « ultramontains »,
que ne cautionne pas nécessairement l’ensemble du haut-clergé québécois,
sera conforté par l’arrivée de nombreux clercs qui fuient les lois
anticléricales et antireligieuses de la France républicaine du tournant
du XXe siècle. Gardienne des valeurs morales et d’un certain
ordre social, l’Église désapprouve les conflits ouvriers, s’objecte
à l’instauration de l’instruction obligatoire, condamne le suffrage
des femmes, critique le « vues animées » du dimanche. Par
tous les moyens, elle tente de freiner l’influence du matérialisme
et du sensualisme américain.
L’Église catholique en vient aussi à être perçue comme une institution
nationale. La foi, répète-t-on, est gardienne de la langue,
et la langue est gardienne de la foi. Des penseurs importants comme
Louis-François Laflèche (1818-1898) et Lionel Groulx (1878-1967),
toujours très discutés par les historiens des idées au Québec, la
religion catholique est considérée comme un élément central de l’identité
québécoise. Ces intellectuels marquants, issus du clergé, assignent
à la nation québécoise une mission qui aurait été fixée par la Providence.
Choisi pour répandre les lumières du catholicisme romain, pour s’intéresser
davantage aux idées qu’aux choses, à l’esprit qu’à la
matière, d’un mot, pour combattre l’influence néfaste du matérialisme
anglo-saxon en Amérique, le peuple québécois avait un destin particulier.
Inspirés par ces intellectuels, le clergé s’emploie à contrer l’émigration
vers les États-Unis en prônant la colonisation des régions
éloignées, un vaste mouvement de conquête du sol qui mobilisent les
efforts de plusieurs générations de colons. Ce même clergé mène
un combat féroce contre l’anglicisation, qui va de pair avec l’urbanisation,
en organisant de grandes campagnes pour le « Bon parler français ».
Ce sont aussi des clercs qui, les premiers, dénoncent
les injustices commises à l’égard des francophones du Nouveau-Brunswick,
du Manitoba ou de l’Ontario. S’il se méfie d’un progressisme technique
dogmatique, le clergé contribue, à sa façon, à la reconquête économique
des francophones en appuyant le développement des coopératives Desjardins
ou en faisant la promotion de l’« Achat
chez nous ».
…aux origines catholiques de la Révolution tranquille
Depuis 1960, la contribution de l’Église catholique au développement
de la société québécoise a été énormément discutée par
les historiens et les spécialistes des sciences sociales. Les premiers
travaux ont souvent dépeint le Québec d’avant la Révolution tranquille
comme une société monolithique complètement soumise au pouvoir d’une
Église réfractaire à tout changement. Ces recherches allaient dans le
sens d’une mémoire collective alors en train de se constituer et
qui domine toujours l’imaginaire collectif des Québécois. L’an 1960
apparaît comme une année charnière, un tournant fondamental, historique,
qui permet de distinguer un Avant sombre et triste, et un Après lumineux
et réparateur. Dans ce « grand récit » de la modernisation
du Québec, l’Église fait toujours figure de force obscurantiste
qui appartient à une sorte de moyen-âge superstitieux. Une école
historique, qualifiée de « révisionniste »,
s’est employée à atténuer cette perception unidimensionnelle
et, par le fait même, à minimiser le caractère dramatique de la Révolution
tranquille. De nombreux historiens, issus de la génération
du baby boom, ont cherché à montrer que les factions les plus conservatrices
du clergé n’avaient probablement pas eu l’importance
qu’on leur avait généralement accordée, que, sur le plan industriel,
social, idéologique même, la société québécoise avait somme toute
connu un développement relativement « normal ».
Quelles que soient les perspectives cependant, il a été
implicitement admis, par la grande majorité des chercheurs, que le
pouvoir et l’influence de l’Église ne pouvait que sortir perdant
du grand processus de modernisation des sociétés. L’industrialisation,
l’urbanisation, la culture de masse auraient agi sur les croyances
religieuses, et les institutions qui les portaient, comme un puissant
solvant. Influencé par une épistémologie marxiste ou structuraliste,
sinon par une certaine philosophie de l’histoire, un grand nombre
de chercheurs prirent pour acquis que la modernisation du Québec
et des sociétés occidentales ne pouvait mener qu’à leur
sécularisation.
L’historiographie récente montre que ce postulat de la sécularisation
des sociétés modernes et une certaine vulgate de la grande
noirceur clérico-traditionnaliste doivent être revues. Une série
de recherches, commises au fil des dernières années, nous obligent
à considérer autrement la contribution de la religion catholique
à la modernisation culturelle du Québec. Dans deux ouvrages fondamentaux
publiés en 2002 et en 2005, les sociologues É-Martin Meunier et Jean-Philippe
Warren, ainsi que l’historien Michael Gauvreau, formulent
des thèses audacieuses qui, dans les deux cas, proposent une relecture
assez fondamentale des origines de la Révolution
tranquille. À rebours d’une vision populaire et savante qui présente
1960 comme un salutaire arrachement à la tradition catholique ou
comme une rupture radicale avec le religieux, ces chercheurs croient
que les mutations idéologiques et culturelles qu’a connues le Québec
des années soixante doivent énormément à une nouvelle éthique catholique.
Sous la plume de ces chercheurs, et de bien d’autres, les transformations
opérées par la Révolution tranquille résultent en partie de changements
internes à l’Église portés par de nouvelles générations de catholiques,
surtout laïcs. Ni rationalistes enragés, ni marxistes de la première
heure, ni athées notoires, ces catholiques plaidèrent pour une sortie
de la grande noirceur au nom d’un catholicisme renouvelé et libérateur.
S’il fallait, aux yeux de ces jeunes catholiques, opérer des changements
majeurs, c’était au nom d’une éthique catholique plus en phase avec
les grands défis de la modernité culturelle. Par modernité culturelle,
entendons deux idées fondamentales : la rupture avec le passé
et la quête d’authenticité. Pour les modernes, ce n’est pas le passé
mais bien l’avenir qui nourrit les plus grands espoirs. La voix des
aînés ou des anciens n’est plus celle de la sagesse ou de la salutaire
expérience mais bien plus souvent celle du renoncement. La quête
d’authenticité correspond à cette volonté de faire ses propres choix,
de tracer sa propre voie, d’être vrai avec soi-même en tout temps.
Être authentique, c’est vivre intensément les expériences que l’on
a choisies. C’est à cet idéal qu’aspireront bien des catholiques
du Québec à partir des années trente.
Pour comprendre l’avènement de cette nouvelle éthique catholique,
il faut remonter dans le temps. Décennie d’ébullition sur les plans
politique et intellectuel, les années trente voient se développer,
au Québec et ailleurs en Occident, de nouvelles idées sur le monde.
Témoins de l’une des plus graves crises de l’histoire, plusieurs
intellectuels et militants, de gauche comme de droite, cherchent
des coupables. Comme l’a bien montré François Furet, le « bourgeois »,
et les valeurs qui lui sont attribuées, fait alors l’objet d’une
haine féroce. Juif ou capitaliste, le bourgeois est généralement
dépeint comme un être hypocrite, conformiste et individualiste qui
défend des valeurs qu’il ne respecte pas lui-même, survalorise l’ordre
mais seulement pour maintenir ses privilèges, ne pense qu’à son seul
profit et se moque éperdument du sort de sa patrie ou de la société.
Pour plusieurs, seule une rupture radicale avec cet ordre bourgeois
permettra de régénérer la société de façon radicale. Dans cette grande
œuvre de salut, on fonde beaucoup d’espoir sur la jeunesse. Pure
des vices anciens, fer de lance du renouveau, elle seule pouvait
sonner la charge.
Plusieurs penseurs catholiques français, qualifiés alors de « non-conformistes »,
font écho à cette volonté de rupture. Depuis l’encyclique Rerum
novarum de 1891, l’Église s’est peu à peu ouverte à la « question
sociale ». Confrontée aux injustices criantes de la révolution
industrielle, l’Église en vient à développer une doctrine sociale
qui, si elle rejette l’exploitation de l’homme par l’homme, préfère
cependant la bonne entente aux grèves violentes. Pour trouver des
solutions chrétiennes aux défis posés par l’industrialisation, des
clercs québécois, influencés par ce qui se fait en France et en Belgique,
fondent l’École sociale populaire en 1911, organisent, à partir de
1920, des Semaines sociales qui réunissent des experts, et mettent
sur pied la Confédération des travailleurs catholiques du Canada
en 1921. La crise des années 1930 change cependant la donne et provoque
de lourds constats chez un certain nombre de penseurs catholiques
français. Pour ces intellectuels laïcs, en rupture avec le traditionalisme
monarchiste de L’Action française,les sources du mal ne
sont ni matérielles, ni même politiques : elles sont avant tout
spirituelles. Pour contrecarrer les effets délétères de la crise
qui sévit, quelques réformes ne suffiront pas car c’est l’homme qu’il
faut transformer. Si une révolution est à l’ordre du jour, elle est
avant tout spirituelle. C’est dans un tel contexte qu’émerge ce qu’É.-Martin
Meunier appelle l’éthique « personnaliste », puisqu’elle
doit beaucoup aux écrits et à la pensée d’Emmanuel Mounier, l’un
des fondateurs de la revue Esprit et du mouvement
personnaliste. Les personnalistes opposent un non catégorique
à un libéralisme qui ne fait confiance qu’aux forces du marché, qui
réduit l’individu à un atome délié de toutes appartenances et qui
perçoit la société comme une somme de désirs à combler. À cet individu
abstrait, on oppose la personne placée au centre non pas d’une société
de droits mais d’une communauté de proximité. Les personnalistes
opposent un autre non catégorique à tous les totalitarismes, de gauche
comme de droite, qui souhaitent recréer de toutes pièces un grand
Tout mais au mépris le plus total de la dignité humaine. Entre un
libéralisme qui laisse l’homme à lui-même et un totalitarisme qui
dissout la personne dans une masse anonyme, le personnalisme se présente
comme une troisième voie.
Les personnalistes ne réservent pas seulement leurs critiques aux
libéraux, aux communistes ou aux fascistes. De nombreux reproches
sont aussi adressés à l’Église catholique officielle. On condamne
sévèrement cette Église qui se contente d’une fidélité de façade,
qui cautionne une vision trop bourgeoise de la pratique religieuse.
Les personnalistes critiquent sévèrement cette pastorale de la routine,
trop axée sur l’observance des rituels, non pas sur une conversion
plus sentie et intime au message du Christ. Ils critiquent aussi
la place trop restreinte faite aux laïcs dans l’Église et pratiquent,
ce faisant, une sorte d’anticléricalisme de l’intérieur. Ils se refusent
à considérer la parole chrétienne, surtout celle du Nouveau testament,
comme une simple apologie de la tradition et de l’ordre qui invite
au fatalisme. Aux yeux des personnalistes, le renouveau spirituel
ne peut venir que du laïcat qui doit s’organiser, s’investir, être
présent partout. Pour répandre et vivre le message chrétien, il faut
sortir de l’église et aller à la rencontre des ouvriers, des étudiants,
des agriculteurs, etc. Des associations de laïcs, avec l’aide de
clercs/aumôniers, se donnent pour mission de donner un nouveau sens
à l’engagement chrétien. Contrairement à ce que l’éthique post-tridentine
pouvait laisser voir, selon les personnalistes, les évangiles poussent
au changement et Jésus fut probablement l’un des plus grands anticonformistes
de l’histoire. Critique des clercs de son temps, des autorités bien
installées, il aurait plaidé la cause des pauvres, des exclus et
des marginaux. Sous la plume des personnalistes, Jésus n’a rien d’un
défenseur de l’ordre établi mais possède toutes les qualités d’un
iconoclaste qui prend le parti des sans-voix. Le chrétien est responsable
du monde dans lequel il vit. Sa tâche n’est pas de contempler le
monde avec détachement, et d’attendre le Salut éternel dans l’au-delà,
mais d’agir sur lui de façon à le rendre meilleur. Pour les personnalistes,
l’Histoire est aussi source de Révélation et les hommes ont une prise
sur elle.
Dans le Québec des années trente, cette nouvelle éthique catholique
se répand comme une traînée de poudre. Portée par de jeunes intellectuels
qui relaient les idées de la revue Esprit mais surtout par
les militants des nombreuses sections de l’Action catholique spécialisée,
l’éthique personnaliste se déploie dans ce qu’on appelle alors un
« apostolat du semblable par le semblable » qui s’appuie
sur la méthode du « Voir-Juger-Agir ». En 1932, on fonde
la Jeunesse ouvrière catholique (JOC); en 1935, la Jeunesse
étudiante catholique (JEC); en 1937, la Jeunesse agricole catholique;
en 1938, la Ligue ouvrière catholique qui, elle, s’adresse aux adultes.
Pour l’essentiel, ces mouvements souhaitent mobiliser la jeunesse
pour transformer la société. Cette jeunesse qui, selon les mots de
Louise Bienvenue, « entre
en scène », se présente le plus souvent comme l’avant-garde
d’une révolution spirituelle. Ces jeunes catholiques, qui croient
par-dessus tout à l’engagement politique et social, se montrent très
critiques à l’égard de leurs devanciers. Ils reprennent à leur compte
la critique d’une religion bourgeoise ou folklorique, avant tout
soucieuse des apparences et qui renvoie à des « bondieuseries »
de grands-mères; une religion d’habitudes, confortable
mais inauthentique. En insistant trop sur les rituels, sur les punitions,
sur le respect de l’autorité, les clercs seraient responsables de
l’appauvrissement spirituel des fidèles. Comme institution, l’Église
était peut-être toute puissante, mais les catholiques ne vivaient
pas leur foi pleinement. D’où l’urgence d’agir, de fonder, par exemple,
des associations comme des ciné-clubs qui permettaient de lever certaines
censures et d’aborder de front les réalités du monde
contemporain. Si, de la Seconde Guerre mondiale au milieu des
années soixante, ces mouvements d’Action catholique s’institutionnalisent,
l’esprit reste le même. Des milliers de jeunes, parmi lesquels on
retrouvera presque toute l’élite qui réalisera les grandes réformes
de la Révolution tranquille, seront exposés à cette éthique catholique
personnaliste. Cette dernière trouve aussi preneurs dans diverses
institutions qui auront une certaine influence. On la retrouve à
la revue Cité libre, fondée en 1950, par Pierre Elliott
Trudeau et Gérard Pelletier, un ancien militant de l’Action catholique.
On la retrouve également à la Faculté des sciences sociales de l’Université
Laval, fondée et animée par le père Georges-Henri Lévesque, un dominicain
proche des milieux libéraux. La congrégation des Dominicains, qui
héberge la revue Maintenant, animée surtout par des laïcs,
est un autre foyer de contestation. Ces institutions seront, au cours
des années cinquante, des lieux de contestation de l’Église institutionnelle
et de l’Union nationale, au pouvoir à Québec de 1944 à 1960, qui,
dans les deux cas, défendent une vision traditionnelle de la religion
catholique et de la nation.
Ce que montre la recherche récente, c’est aussi qu’à l’intérieur
de l’Église, plusieurs clercs, inspirés par l’éthique personnaliste,
livrent des combats importants contre les traditionnalistes. Sans
toujours en être conscients, sans se coordonner, ils remettent en
cause certaines idées tenues pour acquises par la hiérarchie. L’une
est la propriété exclusive des entreprises par les patrons. À la
veille de l’importante grève des mineurs de la Canadian Johns-Manville
d’Asbestos, en 1949, les clercs membres de la Commission sacerdotale
d’études sociales rompent avec la doctrine corporatiste et prônent
rien de moins que la « participation effective des salariés
à la vie de l’entreprise », une optique qui sera rejetée par
le pape Pie XII en personne. En 1949, l’archevêque de Montréal,
Mgr Joseph Charbonneau prend même position en faveur des grévistes
d’Asbestos, à la surprise générale. Un an plus tard, il est cependant
démis de ses fonctions et remplacé par le très conservateur Paul-Émile
Léger.
Ce progressisme de certains clercs n’est pas seulement social ou
économique, il est aussi culturel car il touche deux des institutions
les plus fondamentales : la famille et l’école. Comme le montre
brillamment Gauvreau, les Services de préparation au mariage, animés
par des laïcs et des clercs imprégnés de l’éthique personnaliste,
font considérablement évoluer la conception de la famille. D’une
froide convention destinée à offrir à ses membres protection et sécurité,
le mariage est peu à peu investi d’une mystique fondée sur l’amour,
la confiance et l’échange entre un homme et une femme. La cellule
familiale n’est plus présentée comme une unité de reproduction dirigée
par un père omniscient, elle devient un lieu de partage où chacun
doit préserver sa personnalité. Au père, on conseille d’être proche
de ses enfants, de faire des loisirs avec eux si possible, d’un mot,
de montrer un autre visage, plus chaleureux, moins autoritaire. La
vision de la femme évolue vers une perspective assez proche du féminisme.
Pour son épanouissement personnel et pour l’harmonie du couple, on
convient peu à peu que la femme doit étudier, voire même travailler
à l’extérieur du foyer. Les familles trop nombreuses, considère-t-on,
ne permettent pas toujours des relations satisfaisantes sur les plans
émotif et psychologique. Les Services de préparation au mariage expliquent
aux couples comment espacer les naissances. Jusqu’à l’encyclique Humanae
Vitae, rendue publique par Paul VI en 1968, la pilule contraceptive
est tolérée par une
majorité de prêtres.
L’école tombe également sous la loupe des réformateurs personnalistes.
Ces derniers rejettent une école centrée sur un maître autoritaire
qui dispense son savoir du haut de sa chaire devant un troupeau d’élèves
obéissants et passifs. Communauté éducative, l’école doit tenir compte
de toutes les facettes de la personnalité du « s’éduquant »
– le concept d’élève est lourdement discrédité – non pas seulement
de sa raison ou de son intellect. Elle doit être à l’écoute des aspirations
légitimes de tous les enfants, non pas seulement des plus doués ou
des mieux nantis. Pour réaliser ce grand dessein, on estime nécessaire
de mobiliser des sciences comme la pédagogie ou la psychologie, non
plus seulement les disciplines classiques. Comme le montre le sociologue
Jean Gould, le célèbre rapport Parent, qui porte le nom d’un clerc
(Mgr Alphonse-Marie Parent), à l’origine des grandes transformations
du système éducatif québécois, porte l’empreinte de cette éthique
personnaliste qui visait une sorte de « réforme des âmes »
par l’« intériorisation
de la foi ».
D’une certaine façon, les années soixante marque le triomphe de
l’éthique personnaliste. À Rome, le Concile Vatican II
reconnaît la légitimité théologique de plusieurs concepts chers aux
personnalistes. De l’Église-Institution on passe à l’Église-communauté;
l’Église catholique n’est plus seulement une hiérarchie autoritaire,
elle est le peuple de Dieu; ses clercs sont moins les gardiens d’un
vaste troupeau que des pasteurs qui, au milieu de baptisés, cherchent
à renouer avec la Foi, non pas seulement prescrire des dogmes.
Pour se rapprocher des fidèles, on réforme la liturgie. Le 7 mars
1965, les Québécois, encore nombreux à aller à l’Église tous les
dimanches, ont droit à une messe en français. Le « petit catéchisme »
ancien, que les élèves du primaire devaient apprendre par cœur, est
remplacé par une nouvelle pédagogie de la découverte des Évangiles.
La figure autoritaire d’un Dieu justicier est remplacée par celle
de Jésus, plus empathique et amicale. Les prêtres et les sœurs laissent
également tomber l’uniforme et se confondent avec la foule des laïcs.
Ces derniers sont d’ailleurs invités à s’engager dans les diverses
activités de pastorales. Dans un tel contexte de rapprochement avec
tous les baptisés, on ne s’étonne guère que l’Église n’oppose aucune
résistance au vaste mouvement de déconfessionnalisation des syndicats,
des universités et de nombreuses associations œuvrant dans divers
secteurs sociaux et communautaires. De 1957 à 1961, le ministère
québécois de la Famille et du Bien-être prend en charge une série
d’institutions sociales, autrefois sous la responsabilité de congrégations
religieuses. Au Québec, les grandes institutions éducatives et sociales,
qui passent de l’Église à l’État, reprennent souvent à leur compte
les manières de voir du personnalisme. En liquidant certaines institutions
du passé, comme le « collège classique », et en accusant
sévèrement les aînés pour les retards qu’accusait le Québec, on communiait
au modernisme culturel des personnalistes. De sorte que pour bien
des clercs formés dans l’esprit du personnalisme, il n’était plus
nécessaire de rester dans l’Église pour agir sur le monde. Plusieurs
acceptent des postes dans des écoles publiques, les « polyvalentes »
issues du rapport Parent, ou investissent les nouveaux ministères
en train d’être créés à toute vitesse. Ils poursuivent le combat
de leur jeunesse mais en empruntant de nouvelles routes. Entre 1962
et 1969, le clergé québécois perd 16% de ses effectifs pendant que
les congrégations religieuses perdent, elles, de 1962 à 1978, 36%
des leurs.
Tout se passe en fait comme si la révolution québécoise des
années soixante avait été « tranquille » précisément
parce que l’Église, seule force institutionnelle
capable de résister aux mutations profondes de cette époque,
avait déjà plié devant les forces modernistes qui la gangrénaient
de l’intérieur depuis quelques décennies. Plutôt que de chercher
à contrecarrer un mouvement qui semblait irrésistible, l’Église,
déjà gagnée par l’éthique personnaliste, se contente de concocter
un concordat avec l’État qui assurera le maintien du système
éducatif confessionnel jusqu’à la fin du millénaire. Mais d’aucunes
façons n’a-t-elle tenté de stopper ces profonds changements,
ce qui a d’ailleurs dérouté les intellectuels
de droite. Avec le recul, on peut penser que ce conformisme
entraînera sa perte, que l’Église aura scié la
branche sur laquelle elle était perchée. Si les institutions
étatiques incarnent l’éthique personnaliste, si les laïcs n’ont
plus vraiment besoin des clercs pour vivre leur foi, si la
liturgie, avec sa musique moderne et ses « messes à gogo », se confond avec l’air du temps,
si l’engagement des chrétiens doit être de prendre parti ici et
maintenant, quitte à faire alliance avec des groupes politiques
bien campés idéologiquement, alors à quoi bon l’Église? Cette critique
personnaliste de l’Église, en tant qu’Institution médiatrice, a
été si forte, si indiscutable qu’elle a rendu celle-ci non-pertinente
pour bien des fidèles. Pour contrer une désaffection bien réelle,
qui commence à se faire sentir en 1967, l’Église québécoise met
sur pied la Commission Dumont qui remet son rapport en 1971/72.
Les commissaires ont eu beau faire le tour du Québec, recevoir
800 mémoires, écouter les interventions de plus de 1 500
personnes, déposer un rapport en six volumes,
ils ne feront qu’accréditer les thèses personnalistes. Malgré un renouveau charismatique
qui a séduit quelques milliers de fidèles au milieu des années
1970, malgré le talent de certains prédicateurs à qui ils arrivent
de faire salle comble, l’Église catholique est devenue une
institution marginale. Contrairement à Benoit XVI qui critique
avec passion la « dictature du relativisme », l’Église
du Québec adopte le profil bas et accepte le nouveau rapport
qu’entretiennent les Québécois avec leur héritable catholique.
Le plus souvent, les Québécois attachés à cet héritage vont
à l’Église pour s’y marier ou faire baptiser leur enfant. L’église
sert alors de fond de scènes pour de jolies photos. D’autres
vont à l’Oratoire Saint-Joseph de Montréal ou à la cathédrale
Sainte-Anne-de-Beaupré de Québec dans l’espoir d’avoir un contact
plus direct avec Dieu. Le rapport au religieux se veut direct,
sans médiation. Plutôt que de critiquer ouvertement cette fréquentation
sporadique de l’église, et parfois inspirée par des motifs
qui n’ont rien de bien spirituels, ou de suggérer d’autres
formes de rapport à l’au-delà, l’Église préfère respecter les
choix des Québécois. Elle n’ose, non plus, rappeler à l’ordre
les clercs qui critiquent ouvertement les positions de l’Église
sur l’ordination des femmes ou le mariage des prêtres mais
a pris officiellement position contre le mariage gai.
Imprégnée par l’éthique post-tridentine, tournée vers Rome, hostile
aux idées libérales, forte d’un pouvoir politique incontournable,
dépositaire d’un certain héritage national, l’Église catholique
québécoise a façonné la pensée autant que les institutions québécoises
pendant très longtemps, d’aucuns diront jusqu’à la veille de la
Révolution tranquille qui débute en 1960. Cette Église catholique,
romaine et autoritaire, que notre historiographie a longtemps présentée
comme un bloc monolithique, commence toutefois à se fissurer durant
les années de la Crise. Une nouvelle éthique personnaliste, en
phase avec les idéaux de la modernité culturelle, propose des réformes
fondamentales des institutions de base qui entraîneront rien de
moins qu’une sortie religieuse de la religion. L’état actuel de
l’historiographie tend donc à montrer que, loin d’être une force
de résistance à l’élan émancipateur de la modernité, la religion
catholique aurait, pour plusieurs, été un ferment de changements.
Il reste à voir si ces mutations placent le Québec sur la bonne
voie.