24 septembre 2009 • Résumé de débat par Mathieu Lavigne
Pierre Fortin, Françoise David et Pierre-Olivier
Pineau
En période de récession, il n'est pas
rare d'entendre que nous devons consommer davantage pour
que redémarre la machine enrayée de l'économie. Mais
est-ce que la consommation est vraiment une avenue de
solution à la crise actuelle ? Le 24 septembre 2009,
dans l'enceinte de l'église des Dominicains sur le chemin
de la Côte-Sainte-Catherine, le Centre culturel chrétien
de Montréal organisait une soirée de réflexion sur ce
thème. Trois panélistes, soit Pierre Fortin, économiste
et professeur à l'UQAM, Françoise David, porte-parole
de Québec solidaire et Pierre-Olivier Pineau, professeur
aux HEC, ont alimenté cette réflexion. Ils étaient invités
à se demander s'il y a véritablement une crise en ce
moment au Québec, et si oui, quelle en est la nature,
si la consommation peut être une piste de solution pour
sortir de la crise et s'il y a, selon eux, des repères
éthiques et spirituels pouvant éclairer la réflexion
sur la crise et sur la consommation.
Pierre
Fortin
D'entrée de jeu, Pierre Fortin fait un heureux détour par la philosophie
en faisant appel à Aristote pour trouver les repères éthiques qui
sous-tendront son propos. Selon ce philosophe grec, la richesse ne
doit pas être une fin en soi, elle doit être perçue comme un moyen
pour atteindre quelque chose de plus élevé, soit la contemplation
du beau et du bien. De son côté, le grand économiste John Maynard
Keynes affirme que la pratique de la vertu et de l'art de vivre dépend
de la capacité à se nourrir, à se loger et à se déplacer : un confort
matériel minimal est donc nécessaire à l'atteinte du bonheur. Pierre
Fortin soutient qu'une fois ce confort de base obtenu, ce qu'un revenu
annuel d'environ 25 000 $ par personne devrait permettre, toute augmentation
subséquente du niveau de richesse aura moins d'influence sur le niveau
de bien-être. Dès lors, une multitude d'autres facteurs auront plus
d'impact sur le degré de bien-être ressenti, notamment le fait d'avoir
ou non des amis, un conjoint stable et un travail motivant. Le bonheur
ne vient donc pas de la richesse absolue, ce qui milite en faveur
d'une plus grande taxation des revenus les plus élevés afin de réduire
les inégalités sociales.
Considérant les repères éthiques donnés plus haut, il est difficile
de penser que la consommation puisse être une piste de solution viable
à la crise. Selon Pierre Fortin, ce qu'il faut rétablir en premier
lieu, c'est le plein emploi. Une fois cet objectif atteint, il faudra
réfléchir à ce que nous voulons faire collectivement avec les revenus
engendrés par les retours au travail. Consommer est une façon d'utiliser
ces revenus : augmenter l'épargne collective, investir davantage,
augmenter les services publics ou les services privés, voilà d'autres
possibilités que nous devrions aussi considérer.
Pour ce professeur de l'UQAM, il apparaît évident que nous vivons
une crise économique dont les causes résident dans les dérapages
du système financier américain. Il souligne que c'est la première
fois que la récession frappe simultanément dans tous les pays, la
hausse de chômage, qui est de moindre amplitude que lors de la Grande
Dépression, variant toutefois d'un pays à l'autre. Le Québec, l’Inde
et la Chine sont les endroits où la crise est moins sévère; l’Irlande,
les pays baltes et l’Islande font partie des pays les plus durement
touchés. Selon ce réputé économiste, certaines actions doivent être
posées rapidement pour sortir durablement de la crise : il faut dégeler
le crédit, nettoyer et redresser les systèmes bancaires à travers
le monde, continuer à combattre la récession, notamment en appliquant
les plans de relance déjà présentés, et réformer la réglementation
financière, tant au niveau local qu'international. La crise semblant
s'estomper, nos dirigeants paraissent malheureusement moins pressés
d'aller de l'avant avec ces réformes pourtant impératives.
Françoise David
Tout comme pour Pierre Fortin, il semble évident pour Françoise
David que nous sommes en période de crise économique. Pour que l'on
puisse réfléchir efficacement aux moyens de sortir de la récession,
il apparaît important pour la porte-parole de Québec solidaire de
parler aussi des crises qui secouent depuis plusieurs années le Québec
et l'Occident. La recherche de solutions doit d'abord tenir compte
de la crise écologique, une crise dont les changements climatiques
ne sont qu'une des nombreuses facettes. Il faut aussi prendre acte
de la crise sociale, qui est observable dans l'accroissement des
inégalités, et de la crise démocratique, dont un des indicateurs
est le cynisme grandissant de la population envers la politique.
Les mesures prises par nos gouvernements pour sortir de la récession
ne prendraient pas toujours en considération ces autres crises pourtant
bien réelles.
Devant ces défis, Françoise David propose comme repère éthique une
valeur qui est à la base de son propre militantisme, soit l'idée
du bien commun. Pour elle, la recherche du bien commun, c'est chercher
à ce que chacune et chacun puissent développer son plein potentiel.
L'idée de bien commun insiste sur l'interdépendance entre les humains
et la nécessaire appartenance à une communauté, elle pose aussi comme
indissociable la recherche du bonheur individuel et la justice sociale.
Le bien commun implique une action collective visant le dépassement
de ce qui fait obstacle au progrès de tous et à l'épanouissement
de chacun : la pauvreté, la solitude, un environnement dangereux
font partie de ces obstacles. Le défi est donc de proposer un projet
de société qui lève le plus possible ces obstacles, de prendre collectivement
nos responsabilités et de passer à l'action.
Pour cette militante, la consommation n'apparaît pas comme une saine
avenue de sortie de crises. Pour une majorité de ménages québécois,
une augmentation de la consommation serait synonyme de surconsommation,
celle-ci occasionnant d'importants problèmes écologiques en plus
de déboucher très souvent sur un accroissement de l'endettement,
qui lui, favorise la précarité. Françoise David propose plutôt des
mesures qui tiennent compte des crises en cours, comme de taxer davantage
les produits de luxe et les produits polluants et d'investir massivement
dans l'économie sociale. Selon elle, une économie fondée sur la compétition
et la recherche du profit à tout prix ne peut qu'engendrer des crises
comme celles que nous vivons. Il faut donc faire preuve d'audace
et imaginer une économie fondée sur d'autres principes, comme la
coopération, la protection de la nature et la solidarité sociale.
Pierre-Olivier Pineau
Contrairement aux deux autres invités, Pierre-Olivier Pineau ne
croit pas que le Québec soit en crise à l'heure actuelle, une crise
étant pour lui « une phase grave dans l'évolution des choses et des
événements ». Par exemple, une crise financière a eu lieu aux États-Unis,
forçant le gouvernement américain à intervenir afin de sauver plusieurs
grandes banques de la faillite. Si le Québec n'est pas en situation
de crise, il se retrouve toutefois sur une pente glissante et se
dirige très certainement vers des crises.
Pour éviter que les problèmes actuels, tant économiques, écologiques
que sociaux, ne se transforment en crises, nous devons repenser notre
consommation, particulièrement dans les domaines de l'alimentation,
du transport et du logement. Sur le plan de l'alimentation, le problème
résiderait en partie dans le fait que nos gouvernements subventionnent
une agriculture industrielle axée sur la production de maïs, dont
une part est transformée en sucre, et de céréales servant essentiellement
à nourrir des animaux que nous mangeons par la suite. Ainsi, nos
gouvernements subventionnent la production massive de sucre et de
viande, deux éléments au cœur du problème croissant d'obésité qui
est en partie responsable de l'explosion des coûts du système de
santé. Pour ce professeur des HEC, un tel cercle vicieux suscitera
inévitablement des crises. La gestion des transports et de l'industrie
automobile serait aussi un échec : les embouteillages représentent
d'énormes pertes de productivité humaine et les aires de stationnement
privent les villes d'espaces pouvant être utilisés, par exemple,
à des fins de production ou d'éducation. Malgré tout, nos gouvernements
subventionnent une industrie automobile désuète et multiplient les
projets d'autoroutes, nous menant tout droit vers une société qui
sera incapable de se bouger. Notre façon de nous loger est aussi
problématique. En Amérique du Nord, la taille moyenne des logements
ne cesse d'augmenter alors que celle des ménages diminue. Le fait
d'avoir un deuxième étage ou une chambre d'amis implique une augmentation
de la surface à chauffer et donc une utilisation inefficace de l'énergie.
En guise de repère éthique pouvant nous aider à repenser notre consommation,
Pierre-Olivier Pineau reprend ces mots de Socrate : « Il faut se
connaître soi-même ». La surconsommation serait due en partie au
fait que nous ne nous connaissons pas assez et que nous consommons
rarement en nous demandant « Est-ce vraiment la chose dont j'ai besoin
? » Une fois que les gens auront pris connaissance de ce qu'ils aiment
vraiment, de ce qui contribue réellement à leur bien-être, ils seront
alors en mesure de faire les bons choix de consommation.
Les trois panélistes s'entendent donc pour dire qu'une augmentation
de la consommation n'est pas une piste de solution viable à la récession.
Chacun à leur façon, ils nous invitent non pas à cesser de consommer,
mais à repenser notre consommation en fonction des problèmes du présent,
en plus de nous inciter à prendre nos responsabilités individuelles
et collectives afin de préparer l'avenir.