19 novembre 2009 • Compte rendu de Conférences-Échanges par Mathieu
Lavigne
Tout au long de l'histoire, la perspective
de la fin du monde a fasciné et terrifié l'être humain, ce
qu'illustrent les innombrables représentations qui en
ont été données par les artistes d'hier et d'aujourd'hui.
Périodiquement, une nouvelle date fatidique est suggérée;
ce fut le cas avec le passage à l'an 2000, et plus récemment
avec le 21 décembre 2012. Cette dernière prédiction, basée sur le
calendrier maya, a d'ailleurs suscité un immense intérêt sur le
web et dans les médias, en plus d'inspirer à Hollywood
un (autre) film catastrophe. Constatant la difficulté de réfléchir
de façon posée sur un thème aussi angoissant, le Centre culturel
chrétien de Montréal a cru bon, le 19 novembre 2009, d'organiser
une soirée où furent invités Jacques Derome, professeur au Département
des sciences atmosphériques et océaniques de l'Université McGill,
et Jean-Pierre Prévost, exégète spécialiste de l'Ancien Testament
et du livre de l'Apocalypse. La fin du monde y fut donc discutée
tant du point de vue de la science que de la foi par ces deux intervenants
qui proposèrent une réflexion lucide sur l'avenir de notre planète.
Jacques Derome
Jacques Derome
Plutôt
que de parler de la fin du monde, le scientifique
Jacques Derome préfère parler de la fin d'un monde, d'une
ère où l'humain consommait de l'énergie sans se soucier
des impacts possibles sur la planète. Le réchauffement
climatique est une des conséquences de notre surconsommation
d'énergie, une énergie qui provient pour l'instant essentiellement
de combustibles fossiles. L'utilisation massive de ces
sources d'énergie engendre une augmentation de la concentration
de gaz à effet de serre (GES) dans l'atmosphère, qui
à son tour cause le réchauffementplanétaire. Le gaz carbonique (CO2)
est le principal GES émis. Depuis 150 ans, donc depuis
l'ère préindustrielle, la concentration de CO2 a
augmenté de 38%, et elle est toujours en hausse : durant
cette même période, la température moyenne du globe a augmenté
de 0,75 C.
Cette augmentation est préoccupante car elle n'est
pas répartie uniformément sur la planète, certaines
zones comme les régions polaires et nordiques voyant
leur température moyenne augmenter de 2°C.
Devant un tel constat, à quoi peut-on s'attendre pour le XXIe siècle? Grâce
à des simulations informatiques, il est possible de prévoir certaines tendances
selon un éventail de scénarios allant du plus pessimiste au plus optimiste.
Dans son exposé, Jacques Derome s'est attardé au scénario dit « équilibré »
qui prévoit une augmentation des émissions de CO2 jusqu'en
2050, suivie d'une baisse résultant d'une diminution graduelle de notre consommation
énergétique et de l'atteinte d'un certain équilibre entre l'utilisation de
combustibles fossiles et d'autres sources d'énergie. Malgré cette diminution
hypothétique des émissions, ce scénario prévoit que les températures vont continuer
à grimper jusqu'en 2100, augmentant de 2,8oC
par rapport à l'an 2000 et de 3,5oC depuis l'ère
préindustrielle. Un tel réchauffement implique qu'une région comme l'Arctique,
davantage sensible aux changements climatiques, pourrait alors voir sa température
moyenne être de 7oC plus élevée qu'en 1860! Comme
le montre ce scénario, une diminution des émissions n'implique pas une baisse
équivalente de la concentration de GES dans l'atmosphère. Pour chaque tonne
de CO2 émise, 40% demeure dans l'atmosphère pendant
des siècles et s'ajoute à ce qui fut émis par le passé, le 60% restant étant
absorbé par les océans et les continents; il y a donc accumulation dans le
temps. Ainsi, même si les émissions cessaient, ce qui est improbable, la température
continuerait d'augmenter durant les XXIIe et XXIIIe siècles puisque les émissions
du passé et du présent n'ont pas encore produit tout leur réchauffement…
La situation est donc alarmante. Les pays développés, principaux responsables
du réchauffement climatique jusqu’ici, doivent poser des gestes concrets afin
de réduire les émissions de GES. Pour Jacques Derome, il s'agit d'une question
éthique : les conséquences des changements climatiques touchent et
toucheront encore plus à l'avenir les pays sous-développés qui, contrairement
aux pays riches, pourront difficilement s'y ajuster. Ces pays auront donc à
vivre avec les conséquences d'un réchauffement dont ils ne sont aucunement
responsables, n'émettant que très peu de GES en raison de leur faible activité
industrielle. Parmi les conséquences prévues, ce scientifique mentionne un
assèchement de zones déjà en manque d'eau, comme le Sahel, ainsi que la fonte
des glaces polaires et des glaciers. La fonte de ces derniers occasionnera
une hausse du niveau de la mer qui entraînera le déplacement des populations
des régions inondées. Au Vietnam par exemple, une crue d'un mètre provoquerait
l'inondation d'environ 40 000 km2 de territoire.
De telles catastrophes risquent de se produire plus tôt que tard si nous laissons
s'entamer la fonte du pergélisol. La fonte de ces sols arctiques permettrait
la libération du méthane qu'ils contiennent, un GES environ vingt fois plus
puissant que le CO2 : une fois ce gaz
libéré, le réchauffement deviendrait hors de contrôle. Bref, il est évident
pour Jacques Derome que nous vivons la fin d'un monde, que nous n'avons
plus le choix d'ouvrir une nouvelle ère de consommation énergétique responsable.
Jean-Pierre Prévost
Jean-Pierre Prévost
L'exégète Jean-Pierre Prévost a pour sa part présenté quelques-unes
de ses réflexions sur le dernier livre du Nouveau Testament, l'Apocalypse
de Jean, un texte qui a façonné notre représentation de la fin du
monde. D'entrée de jeu, ce spécialiste précise que le terme « apocalypse » signifie
« révélation » ou « dévoilement », qu'il ne
renvoie pas directement à la fin du monde ou à la fin d'un monde,
comme c'est souvent le cas dans le langage courant. Cette confusion s'explique
par le fait que l'Apocalypse de Jean prévoit un scénario de fin du monde. Ce
faisant, Jean n'a toutefois pas inventé un genre littéraire; il s'inscrit plutôt
dans la tradition biblique qui comporte des récits apocalyptiques, les livres
d'Ézéchiel et de Daniel en étant deux exemples.
Dans l'Apocalypse, Jean parle de la fin du monde, certes, mais il ne parle
pas que de cela. Jean est un homme de son époque, il est ancré dans sa réalité
et celle-ci teinte nécessairement son propos. Tout comme Ézéchiel et Daniel
avant lui, Jean écrit son apocalypse durant une période de crise, la communauté
chrétienne dont il fait partie étant persécutée par l'Empire romain. Il dénonce
dans son livre ce pouvoir politique totalitaire et oppresseur et convie ses
pairs à imaginer un avenir autre, un monde nouveau façonné par Dieu. Son texte
traite donc de la fin, mais aussi de la grande aventure de libération de sa
communauté. Jean-Pierre Prévost insiste aussi sur le fait que la fin annoncée
est positive, qu'elle n'est pasla fin de tout. Il est vrai
que Jean utilise certaines images terrifiantes pour parler de la fin du monde,
évoquant calamités, persécutions, monstres et combats cosmiques, mais il n'en
demeure pas moins qu'il dévoile une vision pleine d'espérance, cet espoir résidant
dans la Jérusalem nouvelle, un lieu où il n'y aura ni larme, ni souffrance,
un lieu que tous pourront visiter. Il ne faut pas oublier que Dieu est l'artisan
de la fin du monde décrite, qu'Il résidera dans la nouvelle Jérusalem et qu'Il
sera Dieu pour tous les hommes, et avec eux : cette intervention
divine est donc espérée. Par ces mots, Jean voulait dévoiler à sa communauté
le sens de l'Histoire et lui redonner espoir.
Si Jean voulait dévoiler sa vision, pourquoi avoir procédé de manière symbolique,
pourquoi avoir produit un récit énigmatique? L'exégète répond à cette question
par une autre : comment dire l'indicible? Pour Jean-Pierre
Prévost, l'utilisation de symboles est une façon humble et prudente de dire
l'indicible. C'est en replaçant l'Apocalypse dans son contexte historique que
l'on peut comprendre le sens des symboles utilisés par Jean. Plusieurs d'entre
eux proviennent de la tradition biblique, comme le chiffre 7, symbole de plénitude,
ou le mille, qui se veut un ordre de grandeur et non une quantité précise.
Le symbole de l'agneau est aussi très présent, représentant le Christ sous
la forme de l'agneau sacrificiel et de l'agneau pascal, l'agneau étant aussi
un symbole de non-violence. Babylone est un autre symbole important, représentant
Rome, l'empire persécuteur dont Jean annonce la chute. Il semble évident pour
ce spécialiste qu'il ne faut pas chercher dans ce texte un ordre chronologique,
une séquence menant au Jugement dernier, comme le proposent certaines lectures
fondamentalistes. Par exemple, les sept sceaux, les sept trompettes et les
sept coupes ne doivent pas être vus comme des événements distincts annonçant
la fin prochaine, mais bien comme différentes manières de traiter d'une réalité,
soit les épreuves affligeant alors la communauté chrétienne. Ce qu'il faut
chercher dans ce livre, c'est avant tout un sens. Comme le suggère Jean-Pierre
Prévost, l'Apocalypse de Jean n'est pas un texte fataliste; c'est un appel
à l'espérance, à la vigilance et à l'engagement. Il offre ainsi un message
pouvant être lu au présent, un message pouvant nous inspirer face aux défis
de notre temps.