Une anthropologue de rue, un cinéaste et un évêque apportent
des réponses très personnelles à la question de la spiritualité
quant à son importance dans la vie quotidienne, à son enracinement
dans une tradition, et à son impact sur les choix de vie. À travers
ces trois témoignages, ce sont des routes de spiritualité très
différentes qui soulèvent une même question : la dimension spirituelle
chez l’être humain peut-elle se déployer sans la référence à
une transcendance, à un être divin ? Trois témoignages pour réfléchir
sur la place de la spiritualité dans nos vies quotidiennes.
Rose Dufour est anthropologue de rue et infirmière
de formation. Elle travaille auprès des femmes en situation de
prostitution dans la ville de Québec.
Bernard Émond est cinéaste et ethnologue de
formation. Au cinéma, on lui doit entre autres la trilogie :
La Neuvaine, Contre toute espérance et La Donation.
Mgr Gilles Lussier est évêque de Joliette
depuis 1991. Au sein de l’Assemblée des évêques catholiques du
Québec, il s’intéresse aux affaires sociales et à la théologie.
Centre culturel chrétien de Montréal - Les conférences 1 -
Montréal, Fides/Médiaspaul, 2010. 58 pages -
10,95 $
Ce texte reprend la période de questions
qui a clôturé les conférences prononcées au Centre culturel
chrétien de Montréal (CCCM) le 21 janvier 2010. Trois
intervenants ont alors réfléchi sur le thème : « La quête spirituelle : avec
ou sans Dieu », soit Gilles Lussier, évêque de Joliette, Rose Dufour,
anthropologue, et Bernard Émond, cinéaste. L'intégrale
des propos tenus lors de cette soirée se retrouve dans un livre publié
chez Fides à la mi-mars 2010. Si les questions abordées ici vous
intéressent, nous vous invitons à vous procurer ce livre en librairie.
Il s'agit du premier titre d'une collection produite en collaboration
avec Fides et où paraîtront les textes de conférences organisées
par le CCCM.
Question 1 : adressée à Rose Dufour
Infirmière de formation, Rose Dufour est devenue anthropologue
spécialisée en santé publique à l’issue d’une
expérience de coopération internationale en Tunisie.
Elle a travaillé vingt ans auprès des Inuits,
des hommes itinérants, des jeunes de la rue,
des orphelins de Duplessis et finalement, depuis
bientôt neuf ans, auprès de femmes qui en sont
venues à se prostituer. Retraitée de la santé
publique depuis 1998, elle est associée au Collectif
de recherche sur l’itinérance, la pauvreté et
l’exclusion sociale (le CRI) du Département de
sociologie de l’UQAM et elle travaille à temps
plein au centre-ville de Québec. L’originalité
de sa démarche réside dans une présence constante
sur le terrain où elle met la science au service
des personnes plutôt que des institutions. Elle
a publié plusieurs articles et deux livres importants : Naître
rien. Des orphelins de Duplessis, de la crèche
à l’asile en 2002 et Je vous salue… Marion, Carmen,
Clémentine… pleines de grâce. Le point zéro de la prostitution
en 2004, tous deux aux Éditions MultiMondes.
En quoi le message qui vous a été transmis par votre voisine a-t-il
changé votre action auprès des prostituées?
Ce message a changé ma façon d’approcher mon travail, mais il a
surtout changé ma vie. Le fait que ma voisine soit interpellée en
pleine nuit alors qu’elle ne savait pas ce qui se passait dans ma
vie, qu’elle entende une petite voix lui demander de me dire de prendre
soin de moi, cela a agi sur moi comme une révélation. J’ai compris
qu’il n’y avait pas que ma mission auprès de ces femmes qui était
importante, que je devais faire preuve d’empathie envers ces femmes,
mais aussi envers moi-même. Cet événement me laisse croire que nous
ne sommes pas simplement lancés sur la terre, qu’il y a quelque chose
qui nous dépasse, qui nous connaît tous, individuellement. Il m’est
difficile de trouver les mots justes pour parler de cela…
Dans mon travail, cet événement m’a amené à cesser de me laisser
littéralement traverser par les souffrances de ces femmes. Ce que
je voulais, c’était de développer ma compassion; je rejetais donc
ce que j’avais appris durant ma carrière d’infirmière et lors de
mes études universitaires, soit qu’il fallait se protéger et éviter
de se laisser toucher par l’autre. Dans La donation, le dernier film
de M. Émond, nous voyons une femme médecin compatissante qui prend
un patient dans ses bras. À la lumière de mon expérience dans la
santé publique, il me semble que ce type de médecin soit l’exception
plutôt que la règle. C’est en travaillant avec les plus démunis que
j’ai appris ce qu’est l’amour. Ce sont eux qui m’apprennent la compassion,
ce sont eux qui m’apprennent à devenir vivante, à ressentir la vie.
Dans cet apprentissage de la compassion, dans ma volonté de donner
la parole à ces femmes, je suis allée trop loin, me laissant ensevelir
par leurs histoires de vie effroyables. À un certain moment, j’étais
complètement démolie. J’ai donc corrigé mon approche, me laissant
désormais toucher plutôt que traverser par la souffrance. La ligne
est mince entre ces deux états, et puisque mon amour pour ces femmes
est illimité, que mon engagement est total, j’ai de la difficulté
à ne pas la franchir à nouveau.
J’ajouterais que je m’aperçois que la quête est une démarche d’une
vie entière. Je croyais que la quête se terminait avec
la mission alors qu’elle est encore plus grande lorsque l’on est
dans la mission. On avance alors dans le noir, on est toujours en
discernement. Je ne suis pas dans un plan de carrière, je suis dans
quelque chose qui a sa propre vie et qui doit s’accomplir, je suis
au service de quelque chose. Pour être en mesure d’avancer dans cette
quête, je pratique le silence au maximum. Je me garde des moments
où je m’isole et où je cherche le silence extérieur, mais surtout
le silence intérieur.
Question 2 : adressée à Bernard Émond
Bernard Émond est né à Montréal en 1951. Il réalise ses premières
vidéos dans les années 1970. Après des études en anthropologie,
il travaille dans le Grand Nord canadien comme formateur à la
télévision inuit. Son travail documentaire des années 1990 comprend
cinq films : Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de
traces (1992), L’épreuve du feu (1997), L’instant et la patience
(1994), La terre des autres (1995) et Le temps et le lieu (2000).
Il vient à la fiction avec La femme qui boit (2001) puis 20h17
rue Darling (2003), tous deux sélectionnés à la Semaine internationale
de la critique du Festival de Cannes. Puis il entreprend une
trilogie sur les vertus théologales : ce seront La Neuvaine (2005),
Contre toute espérance (2007) et La Donation (2009). Ses films
sont primés dans plusieurs festivals et ses acteurs reçoivent
de nombreuses récompenses. En 2005, La Neuvaine reçoit le prix
du meilleur long métrage québécois de l’Association québécoise
des critiques de cinéma. Il vient de publier aux Éditions Médiaspaul
La perte et le lien, qui porte en grande partie sur sa trilogie
sur les vertus théologales et sur son positionnement par rapport
à la religion.
Vous avez parlé de la nécessité pour un peuple d’avoir des traditions.
Selon vous, quelles sont les traditions perpétuées par les jeunes?
Et si la tradition ne se nourrit plus à la foi qui lui a donné naissance,
comment cette tradition peut-elle survivre à long terme?
Il est possible que le monde que nous avons connu disparaisse sans
laisser de traces; notre civilisation ne serait pas la première dans
l’histoire de l’humanité à disparaître. Il est possible que ce que
l’on connaît de la civilisation occidentale ne puisse pas tenir sans
la foi qui l’a vue naître. Je pense que nous avons tous une responsabilité
dans la transmission qui est, selon moi, une chose extrêmement importante.
À l’école par exemple, on essaie beaucoup trop d’aller vers les enfants
et les adolescents, de leur donner ce qu’ils attendent, ce qui est
l’exact opposé de ce qu’un processus d’éducation devrait être. Dans
un tel processus, on doit être attiré par l’autre, par quelqu’un
qui connaît plus de choses que nous, par quelqu’un dont le savoir
fait autorité. Voilà quelque chose qui, depuis les années soixante-dix,
est presque devenu une hérésie. Je pense que le passé fait autorité,
que les connaissances d’un professeur peuvent faire autorité. Je
pense que l’on a le devoir d’assumer cette autorité pour transmettre.
On ne peut pas être dans une logique publicitaire ou télévisuelle
quand on est dans un rapport éducatif, que ce soit à l’école ou avec
nos propres enfants. Peut-être que le contexte social général rend
cette entreprise impossible. J’espère que non, car sans un rapport
solide avec le passé, il me semble impossible que nous puissions
savoir qui nous sommes et où nous allons.
Question 3 : adressée à Gilles Lussier
Gilles Lussier est évêque de Joliette depuis 1991, après avoir
été pendant deux ans évêque auxiliaire de Saint-Jérôme. Il a
été ordonné prêtre en 1964 d’abord comme membre de la Société
des Missions étrangères de Pont-Viau. À ce titre, il a œuvré
pendant quatre ans au Honduras avant de revenir au Québec où
il a exercé diverses fonctions pastorales dont celle de curé
de la paroisse Notre-Dame-des-Neiges.
La sécularisation qu’a connue le Québec lors des cinquante dernières
années semble avoir débouché sur un désert spirituel. En tant qu’évêque,
avez-vous espoir de voir se réveiller la spiritualité des Québécoises
et des Québécois?
Nous parlions plus tôt d’un « régime de chrétienté »; je suis un
produit de ce temps, de cette époque qui disparaît progressivement,
voire rapidement. Cette traversée du désert que vit notre Église
au Québec depuis cinquante ans sera peut-être salutaire, comme le
furent la traversée du désert et l’exil vécus par le peuple juif
qui se dépouilla alors progressivement de ses idoles et qui, loin
du Temple et de toute institution, pu renaître. Lorsque je regarde
la marche de notre Église et de la société québécoise, je ne peux
que constater que des institutions s’écroulent. Cependant, ces institutions
étaient peut-être des « idoles » que nous nous étions données, des
choses accessoires qui nous éloignaient de l’essentiel et dont la
disparition est nécessaire à une renaissance, à l’ouverture d’un
nouvel horizon plus « anthropologique ».
Le courant écologique ainsi que les combats pour la justice et
l’égalité sont des ouvertures sur ce nouvel horizon anthropologique
et sur une spiritualité vécue dans le quotidien. L’extraordinaire
courant de générosité et de solidarité qu’a suscité le récent tremblement
de terre en Haïti est un autre signe de l’émergence de ce nouvel
horizon. Celui-ci est exprimé dans un langage plus simple, moins
théologique, mais il semble néanmoins s’appuyer sur les mêmes valeurs
et les mêmes fondements éthiques que le message du Christ. Lorsque
je suis à l’écoute de la vie quotidienne, je constate que l’Esprit
est à l’œuvre à travers ces valeurs profondément humaines. Monsieur
Émond dans son témoignage parlait du silence de Dieu devant la souffrance
humaine; selon moi, une voix se fait entendre à travers les humains
que nous sommes, comme l’illustre la gigantesque mobilisation qui
a suivi la catastrophe en Haïti. La parole de Dieu s’est incarnée,
elle s’incarne dans nos gestes, dans nos attitudes face à la souffrance
de nos semblables.
Réaction de Rose Dufour à la question 3
Comment réveiller la spiritualité des Québécoises et Québécois?
Cette question complexe m’interpelle grandement et j’aimerais vous
faire part de ce que je peux observer sur le terrain dans le cadre
de mon travail. J’ai fait plus de cent conférences depuis la parution
de mon dernier livre et à chaque rencontre, des gens viennent me
voir pour me dire à quel point ils sont touchés par l’histoire de
ces femmes et qu’ils aimeraient pouvoir faire quelque chose. Des
gens ont même décidé de créer un réseau de prière qui, à ce jour,
compte 600 personnes. Mon rôle est simplement d’entretenir les liens
entre les femmes et le réseau de prière. Dans le cadre de mon travail,
je fais de l’accompagnement auprès de femmes en prison et lorsqu’elles
doivent aller en cour, je leur offre toujours de contacter le réseau
de prière pour lui demander de prier pour elles. La réaction est
toujours la même : les femmes fondent en larmes, n’arrivant tout
simplement pas à croire que 600 personnes sont prêtes à prier pour
elles. Un jour, j’ai moi-même reçu un message provenant d’un nouveau
groupe qui s’était joint au réseau de prières. Ce groupe, bien au
fait des difficultés liées à mon travail, s’offrait pour m’accompagner : douze
familles s’engageaient à prier pour moi tous les jours durant la
prochaine année. Comment croyez-vous que j’ai réagi? De la même façon
que les femmes que j’accompagne. Je ne saurais décrire l’effet de
ces prières; c’est impressionnant, bouleversant, extraordinaire,
et parfois difficile à croire.
Il est difficile de parler de spiritualité, le mot lui-même étant
devenu tabou. Pourtant, une profonde perte de sens est observable
sur le terrain, une perte de sens qui pourrait entraîner une augmentation
des problèmes de santé mentale dans notre société. Nous avons appris
à nous chercher et à chercher Dieu à l’extérieur de nous, ce qui
est une erreur selon moi. Heureusement, une révolution semble en
cours et de plus en plus de gens cherchent à entrer en contact avec
eux-mêmes. Ainsi, une perte de sens est observable dans la société,
mais une profonde quête de l’humain semble aussi en cours, chacun
d’entre nous ayant la responsabilité d’être meilleur et de se mettre
au service des autres.
Ajout de Gilles Lussier aux propos de Rose Dufour sur
la question 3
Dans le désert, il y a toujours des points d’eau, des oasis. Dans
le désert spirituel que nous semblons traverser, nous devons créer
des oasis, ouvrir des puits où les gens pourront s’abreuver. Dans
nos témoignages, nous avons spontanément fait référence au silence,
à un silence habité. Créer des espaces de silence, c’est créer des
points d’eau. Dans notre diocèse, depuis quelques années, nous avons
aménagé au sous-sol de la cathédral une chapelle d’adoration perpétuelle,
ouverte jour et nuit. Ce n’est pas toujours facile à gérer, mais
ce coin de recueillement semble vraiment répondre à un besoin. Des
gens de tout âge le fréquentent, notamment des étudiants puisque
nous sommes situés près du cégep. Certains écrivent même des témoignages
dans ce lieu qui leur permet de se retrouver.
Question 4 : adressée à Bernard Émond
Comment pouvez-vous parler du silence de Dieu? Ne l’entendez-vous
pas, ne le voyez-vous pas se démener ces jours-ci dans les efforts
surhumains des gens de toutes origines et confessions en Haïti?
Non. Je pense que l’on peut parfaitement voir dans ce travail humanitaire
une réponse humaine. Je pense sincèrement que des non-croyants peuvent
être aussi généreux que des croyants.
Commentaire d’une personne de l’auditoire sur le langage
À la fois dans les exposés et dans les réponses données aux questions
de l’auditoire, une chose m’a frappé : l’importance du langage. Je
constate que les mots traditionnels de la religion et de la Bible
n’arrivent plus à nous toucher, que les intervenants qui nous touchent
le plus sont ceux qui utilisent le langage de la vie quotidienne,
de la vie réelle. Je suis conscient qu’il est difficile de parler
de tout ce qui est de l’ordre de la transcendance et de la mystique
à partir des mots du quotidien, mais je crois que si nous voulons
rejoindre nos contemporains, nous ne pouvons faire autrement. Nous
devons nous concentrer sur l’essentiel, faire porter notre discours
sur l’éthique et les valeurs et insister sur l’importance de se mettre
au service de l’autre. Nous toucherons ainsi les hommes et les femmes
de notre temps.
Réaction de Bernard Émond au commentaire
J’aimerais commenter sur la question du langage. J’ai assisté dans
les derniers mois à quelques services funèbres et j’ai trouvé que
les célébrants, que les prêtres essayaient tellement de rejoindre
les gens qu’ils utilisaient un langage d’animateur de télévision.
J’étais franchement outré parce qu’il y a dans la tradition chrétienne
une profondeur qui passe aussi par la distance et l’élévation du
langage. J’ai souvent l’impression que les croyants ont honte de
leurs croyances et que les prêtres essaient de se comporter comme
des animateurs, ce qui ne devrait pas être. Ce que je disais plus
tôt de l’autorité en éducation vaut aussi, selon moi, pour la religion
et la littérature. Par exemple, une œuvre d’art n’a pas à s’abaisser
vers le public; elle a plutôt à attirer le public vers le haut. C’est
la même chose pour l’éducation qui doit permettre aux étudiants de
s’élever; elle ne doit pas s’abaisser vers eux. Et c’est la même
chose pour la religion.
Réaction de Rose Dufour au commentaire
Lorsque j’ai perdu la foi de mes ancêtres, c’est la forme que j’ai
rejetée, les représentations de Dieu auxquelles on m’avait demandé
de croire. Mais il reste l’expérimentation : nous avons tous l’obligation
d’accomplissement, de réalisation de soi-même, à travers un chemin
que chacun doit découvrir. La réponse est dans la quête que chacun
doit faire, chacun doit répondre à sa propre question, continuer
de chercher, de cheminer. Il est intéressant de voir que, si les
églises sont vides, leurs sous-sols sont bondés, remplis de gens
engagés dans divers groupes et organismes. Diverses initiatives sont
prises et laissent croire qu’il y a quelque chose qui se passe, qu’une
véritable révolution est en cours; les gens se réapproprient leur
religion, leur spiritualité.
Réaction de Gilles Lussier au commentaire
Je suis tout à fait d’accord avec les propos de Monsieur Émond
sur la question du langage : je crois qu’il y a des mots issus de
la tradition chrétienne qui portent toute leur signification et que
l’on doit continuer à utiliser. Je crois qu’il faut aussi admettre
que le vocabulaire religieux traditionnel n’arrive plus à rejoindre
une grande partie de la population. Nous devons donc trouver un langage,
mais aussi un discours qui, tout en conservant l’essentiel de la
profondeur et de la richesse de la tradition catholique, parviendront
à toucher et à mobiliser les gens.