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Quête spirituelle: avec ou sans Dieu ?

Rose Dufour  anthropologue
Bernard Émond  cinéaste
Gilles Lussier  évêque de Joliette
21 janvier 2010 • Compte-rendu de Mathieu Lavigne

La quête spirituelle : avec ou sans Dieu ?
Une anthropologue de rue, un cinéaste et un évêque apportent des réponses très personnelles à la question de la spiritualité quant à son importance dans la vie quotidienne, à son enracinement dans une tradition, et à son impact sur les choix de vie. À travers ces trois témoignages, ce sont des routes de spiritualité très différentes qui soulèvent une même question : la dimension spirituelle chez l’être humain peut-elle se déployer sans la référence à une transcendance, à un être divin ? Trois témoignages pour réfléchir sur la place de la spiritualité dans nos vies quotidiennes.
Rose Dufour est anthropologue de rue et infirmière de formation. Elle travaille auprès des femmes en situation de prostitution dans la ville de Québec.
Bernard Émond est cinéaste et ethnologue de formation. Au cinéma, on lui doit entre autres la trilogie : La Neuvaine, Contre toute espérance et La Donation.
Mgr Gilles Lussier est évêque de Joliette depuis 1991. Au sein de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, il s’intéresse aux affaires sociales et à la théologie.
Centre culturel chrétien de Montréal - Les conférences 1 - Montréal, Fides/Médiaspaul, 2010. 58 pages - 10,95 $
Ce texte reprend la période de questions qui a clôturé les conférences prononcées au Centre culturel chrétien de Montréal (CCCM) le 21 janvier 2010. Trois intervenants ont alors réfléchi sur le thème : « La quête spirituelle : avec ou sans Dieu », soit Gilles Lussier, évêque de Joliette, Rose Dufour, anthropologue, et Bernard Émond, cinéaste. L'intégrale des propos tenus lors de cette soirée se retrouve dans un livre publié chez Fides à la mi-mars 2010. Si les questions abordées ici vous intéressent, nous vous invitons à vous procurer ce livre en librairie. Il s'agit du premier titre d'une collection produite en collaboration avec Fides et où paraîtront les textes de conférences organisées par le CCCM.

   

Question 1 : adressée à Rose Dufour
Infirmière de formation, Rose Dufour est devenue anthropologue spécialisée en santé publique à l’issue d’une expérience de coopération internationale en Tunisie. Elle a travaillé vingt ans auprès des Inuits, des hommes itinérants, des jeunes de la rue, des orphelins de Duplessis et finalement, depuis bientôt neuf ans, auprès de femmes qui en sont venues à se prostituer. Retraitée de la santé publique depuis 1998, elle est associée au Collectif de recherche sur l’itinérance, la pauvreté et l’exclusion sociale (le CRI) du Département de sociologie de l’UQAM et elle travaille à temps plein au centre-ville de Québec. L’originalité de sa démarche réside dans une présence constante sur le terrain où elle met la science au service des personnes plutôt que des institutions. Elle a publié plusieurs articles et deux livres importants : Naître rien. Des orphelins de Duplessis, de la crèche à l’asile en 2002 et Je vous salue… Marion, Carmen, Clémentine… pleines de grâce. Le point zéro de la prostitution en 2004, tous deux aux Éditions MultiMondes.
En quoi le message qui vous a été transmis par votre voisine a-t-il changé votre action auprès des prostituées?
Ce message a changé ma façon d’approcher mon travail, mais il a surtout changé ma vie. Le fait que ma voisine soit interpellée en pleine nuit alors qu’elle ne savait pas ce qui se passait dans ma vie, qu’elle entende une petite voix lui demander de me dire de prendre soin de moi, cela a agi sur moi comme une révélation. J’ai compris qu’il n’y avait pas que ma mission auprès de ces femmes qui était importante, que je devais faire preuve d’empathie envers ces femmes, mais aussi envers moi-même. Cet événement me laisse croire que nous ne sommes pas simplement lancés sur la terre, qu’il y a quelque chose qui nous dépasse, qui nous connaît tous, individuellement. Il m’est difficile de trouver les mots justes pour parler de cela…
Dans mon travail, cet événement m’a amené à cesser de me laisser littéralement traverser par les souffrances de ces femmes. Ce que je voulais, c’était de développer ma compassion; je rejetais donc ce que j’avais appris durant ma carrière d’infirmière et lors de mes études universitaires, soit qu’il fallait se protéger et éviter de se laisser toucher par l’autre. Dans La donation, le dernier film de M. Émond, nous voyons une femme médecin compatissante qui prend un patient dans ses bras. À la lumière de mon expérience dans la santé publique, il me semble que ce type de médecin soit l’exception plutôt que la règle. C’est en travaillant avec les plus démunis que j’ai appris ce qu’est l’amour. Ce sont eux qui m’apprennent la compassion, ce sont eux qui m’apprennent à devenir vivante, à ressentir la vie. Dans cet apprentissage de la compassion, dans ma volonté de donner la parole à ces femmes, je suis allée trop loin, me laissant ensevelir par leurs histoires de vie effroyables. À un certain moment, j’étais complètement démolie. J’ai donc corrigé mon approche, me laissant désormais toucher plutôt que traverser par la souffrance. La ligne est mince entre ces deux états, et puisque mon amour pour ces femmes est illimité, que mon engagement est total, j’ai de la difficulté à ne pas la franchir à nouveau.
J’ajouterais que je m’aperçois que la quête est une démarche d’une vie entière. Je croyais que la quête se terminait avec la mission alors qu’elle est encore plus grande lorsque l’on est dans la mission. On avance alors dans le noir, on est toujours en discernement. Je ne suis pas dans un plan de carrière, je suis dans quelque chose qui a sa propre vie et qui doit s’accomplir, je suis au service de quelque chose. Pour être en mesure d’avancer dans cette quête, je pratique le silence au maximum. Je me garde des moments où je m’isole et où je cherche le silence extérieur, mais surtout le silence intérieur.

   

Question 2 : adressée à Bernard Émond
Bernard Émond est né à Montréal en 1951. Il réalise ses premières vidéos dans les années 1970. Après des études en anthropologie, il travaille dans le Grand Nord canadien comme formateur à la télévision inuit. Son travail documentaire des années 1990 comprend cinq films : Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces (1992), L’épreuve du feu (1997), L’instant et la patience (1994), La terre des autres (1995) et Le temps et le lieu (2000). Il vient à la fiction avec La femme qui boit (2001) puis 20h17 rue Darling (2003), tous deux sélectionnés à la Semaine internationale de la critique du Festival de Cannes. Puis il entreprend une trilogie sur les vertus théologales : ce seront La Neuvaine (2005), Contre toute espérance (2007) et La Donation (2009). Ses films sont primés dans plusieurs festivals et ses acteurs reçoivent de nombreuses récompenses. En 2005, La Neuvaine reçoit le prix du meilleur long métrage québécois de l’Association québécoise des critiques de cinéma. Il vient de publier aux Éditions Médiaspaul La perte et le lien, qui porte en grande partie sur sa trilogie sur les vertus théologales et sur son positionnement par rapport à la religion.
Vous avez parlé de la nécessité pour un peuple d’avoir des traditions. Selon vous, quelles sont les traditions perpétuées par les jeunes? Et si la tradition ne se nourrit plus à la foi qui lui a donné naissance, comment cette tradition peut-elle survivre à long terme?
Il est possible que le monde que nous avons connu disparaisse sans laisser de traces; notre civilisation ne serait pas la première dans l’histoire de l’humanité à disparaître. Il est possible que ce que l’on connaît de la civilisation occidentale ne puisse pas tenir sans la foi qui l’a vue naître. Je pense que nous avons tous une responsabilité dans la transmission qui est, selon moi, une chose extrêmement importante. À l’école par exemple, on essaie beaucoup trop d’aller vers les enfants et les adolescents, de leur donner ce qu’ils attendent, ce qui est l’exact opposé de ce qu’un processus d’éducation devrait être. Dans un tel processus, on doit être attiré par l’autre, par quelqu’un qui connaît plus de choses que nous, par quelqu’un dont le savoir fait autorité. Voilà quelque chose qui, depuis les années soixante-dix, est presque devenu une hérésie. Je pense que le passé fait autorité, que les connaissances d’un professeur peuvent faire autorité. Je pense que l’on a le devoir d’assumer cette autorité pour transmettre. On ne peut pas être dans une logique publicitaire ou télévisuelle quand on est dans un rapport éducatif, que ce soit à l’école ou avec nos propres enfants. Peut-être que le contexte social général rend cette entreprise impossible. J’espère que non, car sans un rapport solide avec le passé, il me semble impossible que nous puissions savoir qui nous sommes et où nous allons.

   

Question 3 : adressée à Gilles Lussier
Gilles Lussier est évêque de Joliette depuis 1991, après avoir été pendant deux ans évêque auxiliaire de Saint-Jérôme. Il a été ordonné prêtre en 1964 d’abord comme membre de la Société des Missions étrangères de Pont-Viau. À ce titre, il a œuvré pendant quatre ans au Honduras avant de revenir au Québec où il a exercé diverses fonctions pastorales dont celle de curé de la paroisse Notre-Dame-des-Neiges.
La sécularisation qu’a connue le Québec lors des cinquante dernières années semble avoir débouché sur un désert spirituel. En tant qu’évêque, avez-vous espoir de voir se réveiller la spiritualité des Québécoises et des Québécois?
Nous parlions plus tôt d’un « régime de chrétienté »; je suis un produit de ce temps, de cette époque qui disparaît progressivement, voire rapidement. Cette traversée du désert que vit notre Église au Québec depuis cinquante ans sera peut-être salutaire, comme le furent la traversée du désert et l’exil vécus par le peuple juif qui se dépouilla alors progressivement de ses idoles et qui, loin du Temple et de toute institution, pu renaître. Lorsque je regarde la marche de notre Église et de la société québécoise, je ne peux que constater que des institutions s’écroulent. Cependant, ces institutions étaient peut-être des « idoles » que nous nous étions données, des choses accessoires qui nous éloignaient de l’essentiel et dont la disparition est nécessaire à une renaissance, à l’ouverture d’un nouvel horizon plus « anthropologique ».
Le courant écologique ainsi que les combats pour la justice et l’égalité sont des ouvertures sur ce nouvel horizon anthropologique et sur une spiritualité vécue dans le quotidien. L’extraordinaire courant de générosité et de solidarité qu’a suscité le récent tremblement de terre en Haïti est un autre signe de l’émergence de ce nouvel horizon. Celui-ci est exprimé dans un langage plus simple, moins théologique, mais il semble néanmoins s’appuyer sur les mêmes valeurs et les mêmes fondements éthiques que le message du Christ. Lorsque je suis à l’écoute de la vie quotidienne, je constate que l’Esprit est à l’œuvre à travers ces valeurs profondément humaines. Monsieur Émond dans son témoignage parlait du silence de Dieu devant la souffrance humaine; selon moi, une voix se fait entendre à travers les humains que nous sommes, comme l’illustre la gigantesque mobilisation qui a suivi la catastrophe en Haïti. La parole de Dieu s’est incarnée, elle s’incarne dans nos gestes, dans nos attitudes face à la souffrance de nos semblables.
Réaction de Rose Dufour à la question 3
Comment réveiller la spiritualité des Québécoises et Québécois? Cette question complexe m’interpelle grandement et j’aimerais vous faire part de ce que je peux observer sur le terrain dans le cadre de mon travail. J’ai fait plus de cent conférences depuis la parution de mon dernier livre et à chaque rencontre, des gens viennent me voir pour me dire à quel point ils sont touchés par l’histoire de ces femmes et qu’ils aimeraient pouvoir faire quelque chose. Des gens ont même décidé de créer un réseau de prière qui, à ce jour, compte 600 personnes. Mon rôle est simplement d’entretenir les liens entre les femmes et le réseau de prière. Dans le cadre de mon travail, je fais de l’accompagnement auprès de femmes en prison et lorsqu’elles doivent aller en cour, je leur offre toujours de contacter le réseau de prière pour lui demander de prier pour elles. La réaction est toujours la même : les femmes fondent en larmes, n’arrivant tout simplement pas à croire que 600 personnes sont prêtes à prier pour elles. Un jour, j’ai moi-même reçu un message provenant d’un nouveau groupe qui s’était joint au réseau de prières. Ce groupe, bien au fait des difficultés liées à mon travail, s’offrait pour m’accompagner : douze familles s’engageaient à prier pour moi tous les jours durant la prochaine année. Comment croyez-vous que j’ai réagi? De la même façon que les femmes que j’accompagne. Je ne saurais décrire l’effet de ces prières; c’est impressionnant, bouleversant, extraordinaire, et parfois difficile à croire.
Il est difficile de parler de spiritualité, le mot lui-même étant devenu tabou. Pourtant, une profonde perte de sens est observable sur le terrain, une perte de sens qui pourrait entraîner une augmentation des problèmes de santé mentale dans notre société. Nous avons appris à nous chercher et à chercher Dieu à l’extérieur de nous, ce qui est une erreur selon moi. Heureusement, une révolution semble en cours et de plus en plus de gens cherchent à entrer en contact avec eux-mêmes. Ainsi, une perte de sens est observable dans la société, mais une profonde quête de l’humain semble aussi en cours, chacun d’entre nous ayant la responsabilité d’être meilleur et de se mettre au service des autres.
Ajout de Gilles Lussier aux propos de Rose Dufour sur la question 3
Dans le désert, il y a toujours des points d’eau, des oasis. Dans le désert spirituel que nous semblons traverser, nous devons créer des oasis, ouvrir des puits où les gens pourront s’abreuver. Dans nos témoignages, nous avons spontanément fait référence au silence, à un silence habité. Créer des espaces de silence, c’est créer des points d’eau. Dans notre diocèse, depuis quelques années, nous avons aménagé au sous-sol de la cathédral une chapelle d’adoration perpétuelle, ouverte jour et nuit. Ce n’est pas toujours facile à gérer, mais ce coin de recueillement semble vraiment répondre à un besoin. Des gens de tout âge le fréquentent, notamment des étudiants puisque nous sommes situés près du cégep. Certains écrivent même des témoignages dans ce lieu qui leur permet de se retrouver.

   

Question 4 : adressée à Bernard Émond
Comment pouvez-vous parler du silence de Dieu? Ne l’entendez-vous pas, ne le voyez-vous pas se démener ces jours-ci dans les efforts surhumains des gens de toutes origines et confessions en Haïti?
Non. Je pense que l’on peut parfaitement voir dans ce travail humanitaire une réponse humaine. Je pense sincèrement que des non-croyants peuvent être aussi généreux que des croyants.
Commentaire d’une personne de l’auditoire sur le langage
À la fois dans les exposés et dans les réponses données aux questions de l’auditoire, une chose m’a frappé : l’importance du langage. Je constate que les mots traditionnels de la religion et de la Bible n’arrivent plus à nous toucher, que les intervenants qui nous touchent le plus sont ceux qui utilisent le langage de la vie quotidienne, de la vie réelle. Je suis conscient qu’il est difficile de parler de tout ce qui est de l’ordre de la transcendance et de la mystique à partir des mots du quotidien, mais je crois que si nous voulons rejoindre nos contemporains, nous ne pouvons faire autrement. Nous devons nous concentrer sur l’essentiel, faire porter notre discours sur l’éthique et les valeurs et insister sur l’importance de se mettre au service de l’autre. Nous toucherons ainsi les hommes et les femmes de notre temps.
Réaction de Bernard Émond au commentaire
J’aimerais commenter sur la question du langage. J’ai assisté dans les derniers mois à quelques services funèbres et j’ai trouvé que les célébrants, que les prêtres essayaient tellement de rejoindre les gens qu’ils utilisaient un langage d’animateur de télévision. J’étais franchement outré parce qu’il y a dans la tradition chrétienne une profondeur qui passe aussi par la distance et l’élévation du langage. J’ai souvent l’impression que les croyants ont honte de leurs croyances et que les prêtres essaient de se comporter comme des animateurs, ce qui ne devrait pas être. Ce que je disais plus tôt de l’autorité en éducation vaut aussi, selon moi, pour la religion et la littérature. Par exemple, une œuvre d’art n’a pas à s’abaisser vers le public; elle a plutôt à attirer le public vers le haut. C’est la même chose pour l’éducation qui doit permettre aux étudiants de s’élever; elle ne doit pas s’abaisser vers eux. Et c’est la même chose pour la religion.
Réaction de Rose Dufour au commentaire
Lorsque j’ai perdu la foi de mes ancêtres, c’est la forme que j’ai rejetée, les représentations de Dieu auxquelles on m’avait demandé de croire. Mais il reste l’expérimentation : nous avons tous l’obligation d’accomplissement, de réalisation de soi-même, à travers un chemin que chacun doit découvrir. La réponse est dans la quête que chacun doit faire, chacun doit répondre à sa propre question, continuer de chercher, de cheminer. Il est intéressant de voir que, si les églises sont vides, leurs sous-sols sont bondés, remplis de gens engagés dans divers groupes et organismes. Diverses initiatives sont prises et laissent croire qu’il y a quelque chose qui se passe, qu’une véritable révolution est en cours; les gens se réapproprient leur religion, leur spiritualité.
Réaction de Gilles Lussier au commentaire
Je suis tout à fait d’accord avec les propos de Monsieur Émond sur la question du langage : je crois qu’il y a des mots issus de la tradition chrétienne qui portent toute leur signification et que l’on doit continuer à utiliser. Je crois qu’il faut aussi admettre que le vocabulaire religieux traditionnel n’arrive plus à rejoindre une grande partie de la population. Nous devons donc trouver un langage, mais aussi un discours qui, tout en conservant l’essentiel de la profondeur et de la richesse de la tradition catholique, parviendront à toucher et à mobiliser les gens.