13 mars 2010 • Colloque annuel • Compte-rendu de Mathieu Lavigne
Sondage
Jésus dans le psychisme des Québécois
Texte de Louis
Lesage, Présence magazine, mars-avril 2010
Sondage
Jésus dans le psychisme des Québécois Méthodologie • Questionnaire et résultats
Pourquoi Jésus fascine-t-il
encore ?
Figure centrale du christianisme, le personnage de Jésus est
aussi omniprésent au cinéma, en littérature, en art et dans de
nombreux essais. Par ailleurs, des théologiens et des exégètes,
s’appuyant sur des recherches historiques, proposent de nouvelles
approches à son sujet faisant écho aux problématiques et aux
sensibilités contemporaines. Comment se fait-il que le personnage
de Jésus exerce, aujourd’hui encore, une telle fascination ?
Deux théologiens, Normand Provencher et Patrick Snyder, se penchent
sur la question et proposent des pistes de réflexion.
Normand Provencher est professeur émérite
de la faculté de théologie de l’Université de Saint-Paul d’Ottawa.
Il est l’auteur de nombreux ouvrages : Croire en quoi ? Croire
en qui ?, Dieu le vivant, Trop tard, etc.
Patrick Snyder est professeur au Département
d’études religieuses de l’Université de Sherbrooke. Il est l’auteur
de plusieurs ouvrages, entre autres : L’amitié revisitée, Ceci
n’est pas le bonheur, etc.
Avec les témoignages de : Mathieu Letendre (étudiant
en linguistique), Sr Josepha M. Guillon, f.m.j. (moniale),
André Myre (exégète) et France Paradis (journaliste
et auteure).
Centre culturel chrétien de Montréal - Les conférences 1 -
Montréal, Fides/Médiaspaul, 2010 - 10,95 $
«Qui dit-on que je suis?»,
leur avait-il demandé sur les routes de Galilée. Puis les disciples
rapportent différentes perceptions du personnage. «Pour les uns,
tu es Jean-Baptiste; pour d’autres, Élie, Jérémie ou quelque autre
prophète.» «Ça va! Mais pour vous, qui suis-je?»
Aujourd’hui, la question interpelle encore. En 2010, les Québécois
parlant français ont aussi différentes idées sur le personnage: «Il
est le Fils de Dieu»; «Il est un modèle de vie»; «Il est un révolutionnaire»;
«Il est un illuminé »; «Il est un personnage inventé».
Ces opinions ont été livrées lors du sondage CROP dont on peut
lire les principaux résultats dans ces pages. Le sondage contient
des données sur le profil religieux des répondants: foi ou non, appartenance
et pratique religieuse. Je m’en tiens ici aux réponses portant sur
Jésus que j’ai fait lire à quelques observateurs du fait religieux.
«Le personnage de Jésus est encore bien ancré dans le psychisme
des Québécois.» C’est le premier commentaire qu’a formulé Soucy Gagné
après étude du sondage CROP-express de janvier dernier, effectué
à travers le Québec. Monsieur Gagné qui fut président de Sorecom
et l’un des propriétaires de Multi Réso appuie son affirmation sur
quelques chiffres éloquents: 76 % des répondants affirment bien ou
assez bien connaître Jésus, 52 % sont intéressés à en apprendre d’avantage
sur Jésus, plus de 29 % le qualifient de modèle de vie. Et Jésus
continue d’impressionner 54 % des Québécois.
Soucy Gagné – qui a aussi participé gracieusement à la confection
du sondage – de conclure: «Après 2000 ans d’histoire et les changements
survenus dans la pratique religieuse au Québec, les survivants de
la crise religieuse québécoise pourraient se sentir moins seuls.
Attention toutefois car les jeunes se montrent moins impressionnés
(44 %) que les plus âgés (64 %). L’écart est important».
MAIS QUEL JÉSUS ?
Jean-Pierre Proulx continue de suivre l’évolution du fait religieux
au Québec. Pour l’ex-journaliste au Devoir et le professeur retraité
des Sciences de l’éducation de l’Université de Montréal, le sondage
confirme que le nombre de croyants québécois diminue et que la foi
en Jésus continue de s’étioler.
Il est vrai qu’une large proportion de Québécois dit connaître
Jésus et que, fait étonnant, 65 % des athées et des agnostiques affirment
également le connaître. Chez les catholiques en général, le pourcentage
d’impressionnés est de 60 % et de 82 % chez les catholiques pratiquants.
Fait surprenant, Jésus suscite aussi respect et attention chez 30
% des agnostiques et des incroyants. Cependant, 43 % seulement des
catholiques le voient comme «Fils de Dieu». C’est pourtant un article
fondamental du Credo. La proportion remonte à 57 % chez les catholiques
pratiquants. La figure de Jésus comme «modèle de vie» rejoint 29
% de tous les répondants, 22 % des athées chez qui, cependant, le
Jésus «révolutionnaire» est plus populaire (27 %) et le «personnage
inventé» (23 %) suit de près. Son message d’amour (35 %) et les gestes
qu’il pose (26 %) émeuvent encore. Son enseignement rejoint 48 %
des non-pratiquants et 15 % des agnostiques et incroyants.
L‘auteur du rapport Proulx sur la place de la religion à l’école
conclut par ces remarques: «Ces données confirment un phénomène observé
depuis de nombreuses années dans divers sondages et enquêtes: les
croyants, même chez les pratiquants, composent pour ainsi dire leur
propre credo. Dans un précédent sondage mené en 2005, seulement 16
% déclaraient croire en Dieu à la manière qu’enseignait l’Église.
La moitié disait y croire à leur propre façon. C’est manifestement
là un effet de la sécularisation dont l’une des caractéristiques
est la perte d’influence des autorités religieuses.»
LA PERTINENCE DU PERSONNAGE
Sabrina Di Matteo est la jeune rédactrice en chef de la revue Haute
Fidélité, publiée par l’archevêché de Montréal. Le désintérêt des
répondants face au désir d’en savoir plus sur Jésus la déstabilise.
«Ce désintérêt marqué rend probablement compte d’un sentiment de
non-pertinence à l’égard du personnage Jésus et peut-être plus largement,
de ce qui l’entoure au plan des croyances et de l’institution-Église.»
Les pourcentages des répondants qui disent connaître Jésus ou qui
le reconnaissent comme Fils de Dieu ou comme modèle de vie ne l’impressionnent
pas non plus; elle se demande plutôt «si l’image de Jésus n’est pas
diluée par rapport au Jésus de l’Évangile qui appelle à une transformation
sociale profonde, au bénéfice des personnes fragilisées». Face à
cette confusion qui peut exister sur la perception de Jésus, la rédactrice
de Haute Fidélité pointe l’énorme défi pour l’Église de «démontrer
la pertinence de Jésus aujourd’hui».
L’Internet apparaît comme l’autre moyen le plus populaire pour
connaître Jésus (43 % des 18-34 ans, 48 % des 35-54 ans et 26 % des
55 ans et plus). Cliquer Jésus sur Google nous indique qu’il y 248
millions d’entrées possibles sur la toile (en millions: Michael Jackson
141, Elvis 49, Céline Dion 19, Bouddha 1,2). L’anonymat de l’Internet
explique en partie sa popularité, nous dit la rédactrice de Haute
Fidélité: «Cela permet de s’approcher timidement de la tradition
chrétienne, mais en même temps tout y est placé sur le même plan.
Le mot “évangélisation” revient souvent lorsqu’on parle d’initiatives
pastorales par le Web, par Facebook ou Twitter. Rien de mal à profiter
de la technologie pour rejoindre le plus de monde possible, ajoute
la rédactrice en chef, mais avant de se lancer dans l’évangélisation
par le Web, je demanderais: “Qu’est-ce qu’évangéliser?”»
POUR TOI, QUI SUIS-JE ?
C’est dans la même direction que va le commentaire de Brian McDonough,
de l’Office de la pastorale sociale du diocèse de Montréal: «Les
évangiles enseignent que les réponses données à des questions sur
l’identité et la mission de Jésus soulèvent des questions au sujet
de ceux et celles qui ont osé répondre. Le sondage CROP-Express de
janvier 2010 ne fait pas exception à cette règle. Les trois quarts
des répondants affirment bien connaître Jésus, mais au juste qu’est-ce
qu’ils connaissent de lui?» C’est une première question qui peut
se tourner vers soi.
Jésus marchait sur les routes de Galilée; il parcourt maintenant
le Web, et est toujours présent dans le psychisme des Québécois.
Pourquoi Jésus fascine-t-il encore?, c’est l’interrogation à l’origine
de ce sondage et qui est le thème du colloque annuel du Centre culturel
chrétien de Montréal (le 13 mars 2010). Peut-être que la seule et
véritable manière d’y répondre est encore une fois de se tourner
courageusement vers soi et de l’entendre nous interroger: «Ça va,
tous ces sondages. Mais pour toi, qui suis-je?»
Pourquoi Jésus fascine-t-il encore?
Cette question a réuni plus d'une centaine de personnes le 13 mars
dernier, lors du 6e colloque annuel du Centre culturel chrétien de
Montréal (CCCM). Constatant ces dernières années l'omniprésence de
la figure de Jésus au cinéma et en littérature notamment, les organisateurs
de ce colloque ont estimé que ce personnage devait toujours fasciner
une part importante de la population. C'est d'ailleurs pour d'approfondir
cette hypothèse que le CCCM, ainsi que ses partenaires Présence magazine
et le diocèse de Montréal, ont commandé un sondage CROP sur les perceptions
des Québécoises et des Québécois à l'égard de Jésus, sondage dont
les résultats furent publiés dans Présence magazine et rendus disponibles
sur le site web du diocèse de Montréal. Cette enquête a révélé une
tendance intéressante : malgré une diminution de la proportion de
gens se disant catholiques, Jésus demeure toujours présent dans le
psychisme des Québécois. Ces conclusions furent d'ailleurs détaillées
en ouverture du colloque par le journaliste Louis Lesage.
Normand Provencher
Cette portion
plus scientifique du colloque s'est poursuivie avec les
exposés de deux théologiens : Normand Provencher, professeur émérite
à la Faculté de théologie de l'Université Saint-Paul à Ottawa, et
Patrick Snyder, professeur à la Faculté de théologie et d'études
religieuses de l'Université de Sherbrooke. Dans son intervention,
M. Provencher a dressé un portrait de la recherche actuelle en théologie
portant sur la figure de Jésus, six grandes tendances étant selon
lui observables. Il note entre autres un retour au Jésus de l'histoire,
un regain d'intérêt pour l'homme qu'était Jésus de Nazareth. Une
deuxième tendance porte sur la Résurrection, son étonnante nouveauté
et sa portée historique. La mort de Jésus est un autre sujet de recherche
prisé, celle-ci étant présentée non plus comme un sacrifice, mais
comme une conséquence de son engagement, comme une suite logique
de sa vie. Plusieurs théologiens réfléchissent aussi sur Dieu à partir
de l'« événement Jésus » : pour ces chercheurs, Jésus nous conduit
à Dieu, donc l'observer, le contempler serait une façon d'apprendre
qui est Dieu. On s'intéresse aussi à la manière dont est présenté
Jésus dans les autres religions et dans les différentes cultures,
cette ouverture aux regards d'ailleurs favorisant l'émergence de
questions inédites. Finalement, dans une optique de dialogue interreligieux,
plusieurs théologiens jugent que présenter Jésus comme l'unique sauveur
de l'humanité pose problème, ce qui les conduit à tenter de concilier
son unicité et son universalité, de montrer que sa singularité est
ouverte.
Patrick Snyder
De son côté, Patrick Snyder a traité des représentations
de Jésus chez 25 professeurs, étudiantes et étudiants
de la Faculté de théologie et d'études religieuses de l'Université
Sherbrooke. Ces personnes provenant de différents horizons religieux
durent répondre à la question au cœur du colloque : « Pourquoi Jésus
fascine-t-il encore? » Les réponses fournies sont particulièrement
éclairantes. Par exemple, pour certains répondants, cette fascination
s'expliquerait par sa résurrection et le fait qu'il demeure un mystère
inclassable. Le message de Jésus est certainement une autre raison
expliquant pourquoi il fascine toujours une large proportion de croyants
et de non-croyants, un message fondé sur un amour inconditionnel
qu'il incarne lui-même parfaitement, se posant ainsi comme un modèle
immortel de vertu, une source d'inspiration et d'espérance. Finalement,
Jésus fascinerait parce qu'il révèle l'intelligence du cœur.
Une
fois ces conférences terminées, la parole fut donnée
aux participants qui se sont regroupés au sein d'ateliers abordant
quatre thèmes : Jésus maître de vie et les valeurs qu'il propose;
Jésus Fils de Dieu; Jésus et les femmes ainsi que Jésus et l'Église.
Ces ateliers permirent aux gens présents de s'exprimer
sur ces sujets, de partager leurs opinions et leurs interrogations,
bref, de réfléchir avec d'autres sur leur foi. Les résultats de ces
discussions furent ensuite partagés en plénière. Quatre témoignages sont ensuite venus clore cette journée
de réflexion et de discussion. Quatre personnes issues de divers
milieux ont alors parlé, parfois avec une authenticité désarmante,
de la place qu'occupe Jésus dans leur vie : il s'agissait de Sœur
Josepha, moniale au sein des Fraternités monastiques de Jérusalem,
France Paradis, journaliste et auteure, André Myre, exégète, et Mathieu
Letendre, étudiant en linguistique.
En terminant, notons que les
témoignages et les conférences prononcés lors de cet
événement feront l'objet d'une publication par le CCCM, en partenariat
avec les Éditions Fides, sous le titre Pourquoi Jésus fascine-t-il
encore?